dimanche 27 novembre 2016

On existe par le mal qu'on fait aux autres. C'est comme ça.

Aurélien GOUGAUD,  Lithium,
2016, Albin Michel, 189 pp.
TABLEAU PARISIEN

Aurélien Gougaud choisit, pour son premier roman, d'aborder les éternelles thématiques de la solitude, de la routine, sur fond de "Paris du désenchantement".

Le roman relate le temps d'une semaine, le parcours d'Elle et d'Il. Enfants de la génération Y, ou perdue, mal grandis et qui peinent à apprivoiser la casquette d'adulte, malheureux au travail, en amitiés et en amour, ils se rencontrent au détour d'une rue, alors que Paris décuve sa fin de semaine.
Tiraillés entre carriérisme, volonté de se reinventer, besoin d'être aimé, peur de s'engager, solitude et excès en tout genre, Il et Elle, enfants du "on verra" se laissent porter par le courant sans jamais réellement lâcher prise. Leur dénouement de leur histoire sera banal, prévisible.
Le livre se lit facilement. Concis, sec, froid.
Le style n'a rien de transcendant: Le cynisme des premières lignes nous avait presque plu avant de conférer lourdeur au roman, force d'être martelé sans cesse sur 192 pages.
Par ailleurs, les personnages ne sont hélas pas assez fouillés à mon sens, au point où l'on ne sait trop pourquoi ils sont aussi malheureux qu'ils prétendent l'être. Autre ombre au tableau, toutes les figures féminines, sans exception aucune, semblent être accros au désastre, présentées comme les martyrs d'un système carnassier, dans la gueule duquel elles se jettent en chantant.

Déception donc, pour ce premier roman qui n'aura su nous toucher.
La faute à des thématiques pas très originales et mieux traitées ailleurs- nous pensons par exemple à Mes illusions donnent sur la cour de Sacha Sperling-.  
L'intrigue est aussi évanescente que les personnages et leurs existences. 
C'est aussi cela que dit Lithium: la solitude des grandes métropoles.

N.A

jeudi 17 novembre 2016

Plus j'étais conscient du mal que je lui faisais par mes paroles, plus l'envie me prenait d'en rajouter.

Chiyo UNO, Ohan, 2014,
Piquier Poche, 122 pp.
Ohan est un roman voyeur au fil duquel Chiyo Uno nous dévoile l'intériorité troublée d'un personnage au bord du gouffre, déchiré entre la tentation de se remettre en ménage avec son épouse légitime et le confort que lui procure la geïsha aux crochets de laquelle il vit.

L'auteur nous amène progressivement au dénouement tragique dont les signes précourreurs jalonnent le roman, le plaçant de ce fait sous le signe du symbolisme le plus lourd, doublé d'une narration omnisciente qui laisse présager l'escalade des évennements et la catastrophe finale.
Sur fond de triangle amoureux, Kanô, homme infidèle, paresseux et surtout terriblement lâche prend la parole, pour tisser un mea culpa ponctué de jérémiades où il n'hésite pas à prendre le lecteur à temoin de sa faiblesse de caractère et de sa lâcheté.
Confession biaisée dès le départ par celui qui se posera en victime éternelle alors qu'il orchestre à son insu les même mécanismes qui voueront ses proches à leurs pertes par souci de préserver ce qu'il a de plus cher : son moi égocentrique.
Le protagoniste pleurnichard est tout bonnement éxécrable. Ses plaintes incessantes minent d'emblée la pitié que le lecteur serait tenté d'éprouver pour lui.
Ohan est d'abord l'histoire d'un homme primaire, d'une lâcheté terriblement ordinaire, qui, lorsqu'il est sommé de choisir, prend la fuite.  D'un homme qui n'assume pas.

La traduction du roman n'a rien d'extraordinaire et n'arrive pas à rendre l'ambiance somnambulique qui jalonne le roman et qui aurait du refléter le manque de lucidité du protagoniste.
Si la lecture ne nous a pas ému outre mesure, il est certain que nous avons été outrés par la couardise et la molesse de Kanô.
Catharcis réussie? Sans doute. Si Ohan est si insupportable, c'est peut-être parce qu'il nous tend le miroir sans complaisance de nos propres lâchetés.

N.A

samedi 15 octobre 2016

Dieu aime le bruit comme chacun le sait, sinon pourquoi les églises et les mosquées se livreraient-elles à une telle surenchère de vacarme?

Ramy ZEIN, Tribulations d'un bâtard
à Beyrouth,
2016, L'Harmattan,
col. Amarante, 174 pp.
Dans son dernier roman, et travers Yad, personnage batârd parce qu'écartelé entre ses convictions libérales et portant irrémédiablement la stigmate de son appartenance communautaire, Ramy Zein dévoile les pathologies d'une société libanaise gangrénée par flirtant avec le fanatisme religieux.

Au fil des chapitre, c'est le Liban moderne et contemporain qui défile sous les yeux du lecteur, où le lien social est lesté d'une forte conflictualité, s'exprimant par une bellicosité à peine masquée lorsqu'elle n'est pas ouverte et décompléxée, la même bellicosité ayant mené le pays à la guerre civile de 1975-1990. Un Liban incappable de faire la paix avec les démons nourris par cette même guerre fratricide, et marqué par une dialectique constante des altérités, où l'"Autre" figure répulsive sinon terrifiante est condamné à être marginalisé lorsqu'il n'est pas carrément désigné comme l'ennemi héréditaire.
Le personnage principal, véritable picaro des temps modernes, est un musulman "irrégulier", marginal quant aux codes de sa religion dont il rejette les pratiques qui lui semblent absurdes et paradoxalement mis au banc par les autres confessions composant le paysage religieux du pays des cèdres.

C'est ce Liban que Rami El Zein choisit de dépeindre, à coup d'anecdotes tristement cocasses -ponctuées de ruptures, de grands prédicateurs ou encore de multiples enlèvements en passant par le sabotage d'une mosquée- sans jamais verser dans le registre pathétique. Mécanisme répétitif, qui pourrait en lasser plus d'un,  mais qui permet à l'auteur de mettre le doigt sur les tares du pays sans avoir l'air d'y toucher.

N.A

dimanche 28 août 2016

Chaque femme en âge d'avoir des enfants doit être mise dans la possibilité d'accomplir son devoir envers la race humaine et le monde vivant...


René BARJAVEL, Ravage, Folio,
2010, 320 pp.
Le traitement de Ravage n'a rien de bien exaltant.
L'histoire est on ne peut plus basique: un monde développé à l'extrême où la nature reprend soudainement ses droits, décimant le faits des hommes à coup d'incendies gigantesques, de famine et de choléra. Le fait que Barjavel ne propose rien d'interessant du point de vue de la narratologie n'arrange rien, au contraire. Les évennements, à cause de la narration linéraire, s'enchainent lentement, beaucoup trop lentement lorsque l'on sait d'avance que la moitié des personnages seront décimés en cours de route. Même les chutes à la fin de chaque chapitre deviennent rapidement lassantes parce que multipliées par l'auteur qui dénature l'effet de surprise qu'elles auraient du suciter. Outre l'incohérence des personnages et l'artificialité des dialogues qui contribue à les rendre encore plus insupportable qu'ils ne l'étaient déjà (le seul moment jouissif du livre est lorsqu'ils s'entretuent dans le cadre d'une hallucination collective), Barjavel verse rapidement dans des clichés grossiers et archaïsants au prossible. Le fait que le livre ait été écrit dans les années quarante ne justifie en aucun cas la mysogynie on ne peut plus primaire de ce roman.

J'ai toujours vu en la science-fiction un genre très masculin où la gente féminine était peu ou mal représentée, où elle avait du mal à se faire une place et ce livre n'a rien fait pour me faire changer d'avis, bien au contraire.
En lisant Barjavel, j'ai appris que pour réussir, une femme devait se livrer à l'art de la "promotion-canapé". J'ai aussi appris qu'elles avaient toujours tendance à faire les mauvais choix, en attendant que l'homme viril vienne les tirer de leur mauvais pas. Enfin, j'ai appris que pour être utile, une femme doit d'abord assumer pleinement son rôle de génitrice, où plutôt devrais-je dire de génisse, dont la seule vocation est de faire proliférer le troupeau.
Certains sauront passer outre. Pour ma part, je préfère simplement passer tout court.

N.A

Ils étaient aussi avares de paroles l'un que l'autre, ce qui rendit leur cour infinie.

Jack LONDON,
Pour cent dollars de plus, ed. Allia,
2014, 96 pp.
Joe et Geneviève, petites gens, filent un amour bien comme il faut,  ou presque.
Car Joe est boxeur, de métier et de passion. Si la jeune femme réprouve cette activité, qu'elle considère avec une jalousie presque maladive, cela ne l'empêche pas d'assister au dernier combat de la carrière de Joe dont la finalité est d'assurer les cent dollars nécessaires à l'installation du jeune couple.
C'est travestie en homme, de peur que la bonne société ne la reconnaisse qu'elle assistera au combat livré par son amant, à travers un trou dans un cloison donnant sur le ring.
La manière dont Jack London dépeint la misère et les moeurs de l'époque est tout à fait admirable par son réalisme on ne peut plus cinglant. La relation des personnages est on ne peut plus conventionnelle, voire tristement pittoresque. Le corps est un ennemi, une tare qu'il faut à tout pris réprimer au risque de passer pour une "fille" ou pour un individu de mauvaise vie. Cette tension, que seul Joe parvient à exorciser par la boxe et dont Geneviève, puribonde à l'excès et victime de son environnement soci-économique, ne saura se défaire, jalonne le roman.
À travers le combat de Joe, l'auteur semble conter l'histoire des classes, d'une classe à laquelle rien n'est aquis et qui doit se battre afin de réaliser ses aspirations, même les plus simples. London, à travers le combat impitoyable que se livrent Joe et Ponta (seul personnage digne d'empathie à notre sens) brosse le tableau d'une lutte, bec et ongles, pour la survie.
Les illusions n'ont pas leur place. L'auteur de Croc-Blanc nous le fait bien comprendre en les envoyant valser dans les cordes du ring.

N.A


vendredi 29 juillet 2016

The only sea I saw was the seesaw sea with you riding on it. Lie down, lie easy. Let me shipwreck in your thighs.


Dylan THOMAS, Au bois lacté,
 texte français de Jacques B. Brunius
L'avant-scène théâtre,
Col. des quatre-vents, 2013, 100 pp.
Under Milk Wood - Au bois lacté- est le titre enchanteresque de la dernière œuvre de Dylan Thomas, enfant terrible de la poésie galloise du XXème siècle.  Il y est question du bonheur, de l'amour, de la morale et de la mort,

Cette pièce radiophonique- play for voices-, genre hybride entre le théâtre et la poésie, s'ouvre sur le spectacle de la ville endormie de Llareggub, petit port gallois bordé par le bois lacté où les narrateurs (Voix Une et Deux) nous invitent à découvrir les songes des villageois, leurs amours impossibles, fantasmés, des rêves où les morts s'immiscient et où les noyés reviennent à la vie.
Au petit matin, la marée des reminiscences se retire et chacun vaque à ses occupations quotidiennes. Seulement, il n'est pas donné à tous de revenir indemne du royaume des songes. Assaillis à l'ombre du bois lacté par leurs désirs les plus fous- rappellons au passage que la forêt, génératrice d'angoisse et de sérénité, est une représentation de l'inconscient dans l'imaginaire collectif-, les rancœurs surgissent, la sensualité jusque là contenue explose dans des accès de rage où le comique badine avec la "tristesse majestueuse" des personnages.
Il y a bien sur Captain Cat, Marin aveugle hanté par ses noyés, et dont le nom de la seule femme qu'il a aimé demeure à jamais encré sur son ventre, le couple Pugh est dominé par la haine féroce et comiquement sordide qu'ils se vouent et qui contribue paradoxalement à la pérennité de leur mariage, Willy Nilly le facteur et sa femme qui lisent le courrier des autres habitants du village, Polly Garter avec sa marmaille aux pères inconnus, Mae Rose-Cottage, jeune fille en quête de son "Mr Right", réprimant ses ardeurs alors qu'elle rêverait de se peler la peau et de s'abandonner au premier venu ("I'm fast. I'm a bad lot [...] I'll sin till I blow up").
Seul bémol mais pas des moindres, la traduction de Jacques B. Brunius qui sacrifie la musicalité du texte par souci d'en restituer le sens. Le bilan est mitigé. Pour ma part, je n'adhère pas.
Néanmoins aux preux qui souhaiteraient découvrir ce texte d'une incroyable beauté, je recommanderai d'écouter la pièce radiophonique, lue par Dylan Thomas lui même (l'accent gallois peut rebuter mais il n'est pas insurmontable et vous vous en verrez recompensés).

La poésie de Dylan Thomas est celle de l'abondance, de la fertilité, de la mort et de l'éternel recommencement. Sa voix digne des eubages, mêlant le langage populaire au chant de la lyre dans une litanie ésotérique, vous embarque dans un naufrage aigre-doux à l'épicentre de la douleur humaine.

N.A



lundi 25 juillet 2016

J’aurais été en très peu de temps l’homme le plus riche du monde : la découverte de l’or m’a ruiné.

Blaise CENDRARS, L'Or,
Folio, 2006, 182 pp.
LA CHANSON DE SUTTER

L'Or, c'est d'abord l'histoire d'un périple, l'Odyssée hallucinée de Johann August Sutter, l'homme le plus riche de la Californie et qui, "milliardaire, a été ruiné par la découverte des mines d'or sur ses terres" (1).

L'homme a existé. Il n'est autre que le fondateur de la Californie moderne, d'abord baptisée la "Nouvelle Helvetie". Delaissant sa suisse natale et ses créanciers, abandonnant femme et enfants, il met les voiles vers les États-Unis, afin d'y querir fortune. Obtenant une concession du gouvernement mexicain, soucieux de faire florir la région, vide et quelque peu laissée à elle même depuis le départ des Jésuites, Sutter reussit à bâtir un empire, un Eldorado de l'abondance. Jusqu'à la découverte de l'or.
Très vite, la nouvelle se répand, les chercheurs d'or, petites frappes et autres bandits affluent, même la main d'œuvre de Sutter est ennivrée au point de déserter son domaine pour les mines. Sutter est seul. Son rêve de "Nouvelle-Helvetie" est réduit en cendres. S'en suit une longue et vaine bataille juridique pour faire revendiquer ses droits, mais l'homme est déjà vieux et s'est considérablement appauvri. Il mourra sans avoir obtenu gain de cause.


*          *          *

Certains critiques ont reproché à Cendrars ses nombreux impairs historiques. On l'accuse de grossir la vérité, d'avoir forcé le pathos en modulant certains évennements à sa guise, faisant de Sutter un vieillard dément, obnubilé par sa quête de justice, la risée de Washington.
Ce serait trop vite oublier l'intitulé du roman.
"La Vérité Historique c'est la mort.
Une abstraction.
De la Pédagogie.
"(2)
L'auteur ne cherche en aucun cas à brosser le portrait exact du personnage. Il s'agit pour lui de relater "la merveilleuse histoire du général Johann August Sutter", l'histoire tragique d'un aventurier dévoré par son rêve, la destinée d'un héros "née sous la patte velue d'un Dieu qui s'amuse"(3). Cendrars rêve grand, et si l'histoire lui refuse le sublîme de la décadence Sutter, alors au diable la vérité. Il la réinvente, à sa mesure, c'est à dire mythique, comme Cervantes dans la croisade de Don Quichotte ou le moine Turold avec Roland de Roncevaux (lequel n'a pas succombé dans un combat épique sous le poids d'une armée de Sarrasins comme le suggère la Chanson de Roland, mais à une embuscade de bandits basques).
Sa parole est celle de l'abondance et du gigantisme. Il fabule, malmène l'Histoire pour n'en garder que ce qui lui convient. Dans une ivresse verbale qui n'épargne rien, cette écriture flambe, vous ronge jusqu'à la moelle, et vous envoie valser dans les tumultes de la fièvre de l'or au moment où vous vous y attendiez le moins jusqu'à l'apothéose du grand incendie- ceux qui liront le livre verront à quoi je fais allusion-.

Pour relater les splendeurs et les misères du général Sutter, Cendrars a fait un choix entre le mythe et "le mensonge ondoyent et la vérité plate"(4). Le resultat est fascinant, aux frontières des grandes tragédies, de la légende et des chants épiques  .

N.A

(1) CENDRARS Blaise, Le Panama ou les Aventures de mes sept Oncles, Ed. Fata Morgana, 2015
(2) CENDRARS Blaise, John Paul Jones ou l'ambition, Fata Morgana, 1989.
(3) CENDRARS Blaise, L'Or, Ed. Gallimard, Collection Folio, 2006, "Préface", p.8.
(4) CAMILLY Jérôme, Pour saluer Cendrars, Ed.Actes Sud, 1987, p.92.

dimanche 17 juillet 2016

Tu n'oserais pas. Tu as peur.

Julien GREEN, Moïra,
Le Livre de Poche, 1972, 256 pp.
Joseph Day, jeune protestant fraichement débarqué de sa province fait sa rentrée à l'université, avec la secrète ambition de sauver des âmes, de communiquer la terreur de Dieu à ses camarades.
C'est visiblement mal à l'aise qu'il débarque chez Mrs Dare, sa logeuse, qu'il méprise, la jugeant materialiste, mue d'une pulsion flirtant avec le satanisme, fardée comme une "Bethsabée". Dès lors, Day remarque une petite boite négligement posée sur son lit, un porte cigarette appartenant à la fille adoptive de sa logeuse, Moïra.

Ce métonyme de la boîte de Pandore engendrant le mal, défendu et donc fascinant annonce le début de la longue et sourde déchéance de Joseph Day, lequel, tout au long du roman sera en prise avec ses désirs refoulés et son surmoi découlant d'une éducation protestante austère.
Il y a bien évidemment Moïra, qui hante qu'il compare maintes fois à une tentatrice sortie tout droit de l'Apocalypse, mais cette dernière ne semble être qu'une façade masquant un trouble plus profond parce que plus enfoui.

Homosexualité?

La thématique que nous avions déjà abordé dans Le Malfaiteur jalonne l'œuvre de Julien Green. Hypothèse probable, si l'on considère que la colère de Joseph se porte en premier lieu sur Bruce Praileau, qu'il passe à tabac près d'un étang le premier jour de son arrivée à l'université, et que l'on admet que les coups qu'il lui assène ne sont que des caresses hypertrophiées.
Simple idée, idée folle même, si les dernières les dernières et énigmatiques paroles adressés par Joseph à l'attention de Bruce -"tu lui diras simplement que ce n'était pas possible"- ne venait pas la corroborer.
La haine que voue Joseph pour Moïra et pour Praileau vient du fait que ces derniers sont une projection de lui même. Elle est engendrée par la mise en captivité de son Ça dont il a honte, Plus la façade est ordonnée et plus il devient difficile d'intégrer l'ombre en soi. Aussi cette dernière finit-elle par prendre le dessus sur celui que ses camarades se plaisent à appeler "l'ange exterminateur".

La Moïra est "un des noms donnés par les Grecs au destin", rappelle Green dans son avant propos. Elle impose à l'individu une part de bonheur et de malheur, de bien et de mal et la transgresser reviendrait à commettre l'hybris (1) et à s'attirer les foudres divines.
Joseph Day apparaîtrait donc comme comme la matérialisation de la démesure, conférant ainsi à l'œuvre sa dimension tragique, violente et inéluctable.

(1)  Hybris: Dans la Grèce antique, sentiment violent, inspiré par les passions, particulièrement l'orgueil; sanctionné par la némésis, ou jugement des Dieux.

N.A 


vendredi 1 juillet 2016

Nous dansions sur un volcan, mais nul n'en avait cure, les affaires et l'opulence qui en découlait étaient les seules choses que l'on acceptait de regarder en face

Charif MAJDALANI,
Villa des femmes,
Seuil, 2015, 288 pp.
Nous sommes au Liban, dans les années soixante.
Skandar Hayek, grand patron, riche négociant ayant fait sa fortune dans le textile, gouverne en patriarche à la fois respectable et terrifiant la villa de Ain Chir, essentiellement peuplée de femmes: Mado, la soeur, Marie, l'épouse, Karine, la fille.
Le roman relate la grandeur des Hayek, leur splendeur, leurs si brèves années de gloire. Gloire éphémère puisque la mort du patriarche vient ébranler l'ordre dont il était le garant.
Mort qui coincide par ailleurs avec les premiers remous de la guerre civile de 75, le chaos étant comme exporté du microcosme qu'est la maison au pays tout entier.
Face à un aîné flambeur, dilappidant les richesses de la famille, et à un cadet absent, les femmes de la villa sont acculées à faire table rase de leur dissidents afin de sauver le navire, en garantissant un équilibre, même précaire.
À prendre les rennes pour faire tourner la machine tant bien que mal.

Il n'en est rien.

Pourtant, c'était plutôt bien parti. Le livre, comme tous les romans de Majdalani est bâti sur la diaïrétique de la construction et de la déconstruction. Il est question de grandeur déchue, d'un empire qui s'effondre, avec toute la dimension épique que cela suppose. Les catastrophes s'enchaînent, les trêves, de courtes durées, annoncent souvent le chaos. Le roman abonde en références littéraires: Il y est aussi bien question de L'Or et de la Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars1 , que d'Horace de Corneille puisque nous retrouvons des bribes de Camille chez le personnage de Marie, laquelle rêve à son amant perdu. Par ailleurs, l'écriture de Charif Majdalani n'est pas sans rappeler celle de Joseph Kessel, surtout lorsqu'il s'agit de raconter l'Odyssée de Hareth, le fils aventurier, qui parcours le monde en quête d'autres horizons.
Roman riche, donc. Bien écrit, fluide, qui se dévore.

Difficile d'y voir une ombre au tableau. Pourtant, en cherchant la petite bête, il y en a bien une. Les femmes.
Fantôches, bidons, celle qui auraient dû se tailler la part du lion manquent terriblement de corps. Celles qui auraient dû empoigner le taureau par les cornes font décidement pâle figure. Si elles tentent de restaurer la grandeur des Hayeks et de la maintenir, entre autres en traitant (où pas) avec les miliciens, c'est souvent pour alimenter la guerre intestine qu'elles se livrent mutuellement.
Métonyme de la guerre civile? Peut-être.
Toujours est-il, que les femmes, pourtant mises en avant par le titre du roman ne seront pas les chevalier du salut. Inconsistantes lorsqu'elle ne sont pas vicieuses, elle ne font que préparer le terrain à Hareth,  dont le retour, apothéose du roman, est porteur de résolution, au terme d'un combat mené contre les forces du "mâle".
La femme reste le "sexe faible", les belles paroles de l'auteur n'y font rien. Elles sonnent presque faux. On nous avait promis des lionnes, au final nous nous retrouvons avec des mégères.

N.A


1. Charif MAJDALANI, Villa des femmes, Seuil, 2015, p. 178.

mardi 28 juin 2016

Vous ne me dégoûterez pas de la guerre. On dit qu'elle anéantit les faibles, mais la paix en fait autant.


Bertolt BRECHT,
Mère Courage et ses enfants
 Ed. de L'Arche. 120 pp.
 
Mère Courage et ses enfants met en scène une cantinière, accompagnée de ses deux fils Eilif, Schweizerkas et de sa fille muette Catherine.
De champ de bataille en champ de bataille, de Pologne en Bavière, toujours prête à réaliser une bonne affaire, Mère Courage s’est installée dans la guerre et fait du commerce pour être une bonne mère, mais elle ne peut être une bonne mère en faisant du commerce. Le spectateur assiste donc à l'aveuglement du personnages, dont les contradictions sont rendues évidentes par la pièce sauf à lui.(1)

L'aliénation est évidemment l’un des grands thèmes de la pièce puisque l'esthétique de Brecht se fonde sur le discours marxiste.
Mère courage est la figure même de la femme aliénée. Dans le langage marxiste,  l’aliénation désigne le fait d’accepter voir de revendiquer un état,  une situation, un fait, la position qu’occupe un chef sans se rendre compte que cette même cause va en réalité contre notre intérêt. Pour faire bref, il s'agit de servir des causes qui nous portent préjudice. Dans la philosophie marxiste, l’aliénation est d’abord celle des classes.
  La guerre ne sert que les intérêts des grands. Or, Mère Courage pense que la guerre sert ses intérêts. Cependant et bien que la guerre lui permette de s’enrichir, elle lui dévore ses enfants. Autrement dit, la guerre, pense-t-elle la nourrit mais, en réalité, c’est elle qui nourrit la guerre. Les personnages de la pièce de Brecht sont à la limite de la prise de conscience. C'est d'autant plus terrible puisqu'ils sentent que la guerre est quelque chose d’épouvantable mais ne sortent pas du cycle. Les fils pensent que la guerre est naturelle, elle fait donc partie de la condition humaine. Si elle est condamnable, il n'en demeure pas moins pour eux fatale.
Pourtant la guerre n'est pas naturelle. C'est un phénomène historique. Or, mère et fils ne se rendent pas comptent qu'en acceptant la guerre, ils l'alimentent.
 

Le thème de l'aliénation est par ailleurs hypertrophié, puisque l'héroïsme devient la marque de l'aveuglement des personnages
Pour Brecht l’héroïsme est une complète aliénation à la guerre puisque le héros, en cherchant l'exploit, est celui qui alimente la guerre par excellence.
Individualiste par nature il est celui qui agit au mépris de l'intérêt commun et ce afin d'exalter sa grandeur et son égo, tout en alimentant la guerre. 
Le héros à la prétention de transcender l’Histoire. Cependant, loin d’être un personnage exceptionnel, il sert en réalité les intérêts de la classe au pouvoir. (2)

Cette exaltation stupide est incarnée par le personnage d'Eilif qui pour être remarqué de son capitaine massacre des paysans, saccage leur village et les dépouille de tous leurs bien, sans se rendre compte qu'il tue en réalité des personne appartenant à sa propre classe. D’ailleurs Eilif finira par mourir pour avoir accompli des actes précédemment exaltés pendant le jour de la trêve. Héros victime, pris dans un engrennage auquel il ne comprend rien à rien, il nourrit en réalité ce qui finira par le tuer.


Quant à Catherine, la fille de Mère Courage, incarne aussi la figure du héros dont le traitement reste cependant à nuancer. Elle demeure muette tout au long de la pièce. Incapable de parler, elle est pire qu'aliénée puisqu'elle est victime et dans l'impossibilité de réagir.
Lorsque des pillards s'apprêtent à massacrer les habitants de la ville, elle sort de son mutisme en batant du tambour, alors que les hommes se mettent à prier dieu. Le texte se construit en canon pour savoir qui de Dieu ou du tambour réveillera la ville. Dans son geste Catherine semble répondre au silence voire à l'absence de Dieu et à l’inadaptation de la prière et de la foi face à une situation imminemment catastrophique. Elle cesse enfin d'être aliénée en prenant conscience que la guerre n'est pas un fait de nature que par conséquent, Dieu n'y peut rien. En rejetant la fatalité incarnée par les paysans agenouillés, elle devient un "être historique."
Catherine meurt en héroïne, mais en se sacrifiant pour les autres, incarnant ainsi une figure christique. Incapable de se concevoir en héros parce qu'enfant, elle n'accomplit pas son acte dans une attitude esthétique. Pourtant sa mort ne clôture pas la pièce. Cette scène paroxystique ne résout rien puisque celle qui finit par prendre conscience de son aliénation meurt.(3)



La mise en scène et la distanciation jouent un rôle crucial dans la compréhension de la pièce.

Le théâtre de Brechtien n’est pas aristotélicien. Il rejette l’une des règles fondamentales du théâtre occidental puisqu'il s'oppose à la théorie de la catharcis et à l'identification qu'elle suppose.
L'auteur qualifie l'identification d'"envoûtement" qui plonge le spectateur dans un état second. Or cette envoûtement est aux antipodes de la représentation que se fait le dramaturge du théâtre: Un lieu politique, de vie civique où l'homme ne doit pas s'oublier mais au contraire, s'éveiller à son être social et historique.

La guerre n’est pas un phénomène naturel.
C’est un phénomène historique.
La mort des personnages n'est pas le fait d'une condition humaine fatale. Mère Courage est d'abord l'histoire d'une femme qui a tué ses enfants, faute d'alimenter la guerre, l'histoire d'une femme qui, même à la fin de la pièce, n'aura toujours rien appris.


N.A


(1) BEROLT BRECHT, Mère Courage et ses enfants, 1955, Ed. L'Arche, 2014, p.120.
(2) Ibid, pp. 21-27 
(3) Ibid, pp.111-115