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mercredi 1 février 2017

Accordons nos violences.

Gilles LEROY, Alabama Song,
Mercure de France, 2007, Folio,
2009, 217 p.
"J'en arrive à croire aujourd'hui de temps en temps que ne peut rien être d'autre que le droit volontairement donné à autrui de nous martyriser." Attribuée à Dostoïevski dans les Carnets du Sous-Sol, cette phrase aurait très bien pu être prononcée par une certaine Zelda Sayre. Épouse de l'écrivain Scott Fitgerald, elle fut considérée comme l'un des femmes les plus sulfureuses des années folles avant de tombler dans l'oubli dans les années 30.

Cette figure mythique, Gilles Leroy la ressuscite afin d'en faire l'héroïne d'Alabama Song pour lequel il obtient le prix Goncourt en 2009.

La vie de Zelda y est romancée, de la jeunesse en Alabama jusqu'à sa mort, brûlée vive lors de l'incendie de l'asile où elle fut internée et projette ce personnage de l'ombre, relégué à l'arrière plan par son mari, au devant de la scène. Sa relation avec Scott occupera la majeure partie du roman: jeunes premiers partis à la conquête de l'Europe, lui par ambition, elle aspirant à la liberté, ils finiront par se brûler les ailes, consumés par l'alcool et par leur violence propre et réciproque.
Scott et Zelda ne ressemblent pas à un couple marié. À des jumeaux certes, mais des frères ennemis qui n'en finiront pas de s'entre-déchirer. Ils auront beau se débattre, le doigt est déjà dans l'engrenage. Ils n'échapperont pas à la mécanique infernale de leur fatale destinée.

Le roman de Gilles Leroy revêt une portée féministe et engagée: rien n'est épargné au lecteur qui, plongé dans l'intimité du couple découvre une femme se battant bec et ongles contre un mari qui cherche à lui couper les ailes, internée pour avoir su resister, plagiée même, par le mari en question. Mais ce n'est qu'un moindre mal comparées au brimades morales et physiques endurées. Les scènes de viol conjugal, légitimisées par le mariage, sont déchirantes. Le portrait d'une génération foutue aussi, celle des Années Folles. Les paillettes de la fête dissimulent en réalité un malaise profond ou l'on flirte avec le gouffre à l'instar de la relation de l'écrivain avec sa Southern Belle.
Zelda Sayre, la véritable, était schizophrène. Dans Alabama Song, Gilles Leroy magnifie le destin en lui donnant son heure pour briller. L'auteur lui rend un peu de sa splendeur où la vie à échoué à la venger. En choisissant de la représenter lucide, il fait la montre en fier martyr de la cause féminine, légitimisant son propos et la réhabilitant de surcroit aux yeux de ceux qui ne la voyait qu'à travers le prisme de sa folie.

Alabama Song aurait pu se résumer à la chanson de Zelda, le chant d'un destin broyé, d'une existence avorté. Pourtant, en prenant le lecteur à témoin afin de lui faire endosser le rôle de psychologue, puis de confident de la narratrice, l'auteur semble espérer qu'il se reconnaîtra en l'épouse de Fitgerald, faisant de cette dernière le porte parole des humiliés pour le peu qu'il veuillent bien écouter son "song", la complainte des esclaves en Alabama.

N.A

jeudi 12 février 2015

"La guerre, heureusement, éclate le lendemain, ce qui fait que je ne suis jamais allée faire la bonne ni chez les Burgos, ni chez personne."

Ceux qui, avec le Goncourt, s'attendaient à voir défiler un cortège de romans portant sur la première guerre mondiale se sont trompés. La sélection de 2014 ne serait pas celle de 1914. L'académie semble en effet avoir tablé sur l'éclectisme en proposant aux lecteurs un large éventail de thèmes, mais où la dimension historique apparait cependant comme majoritaire.
Après l'Algérie française de Kamel Daoud, la condition juive dans Charlotte ou Ce sont des choses qui arrivent, et l'éternelle problématique des frontières abordée par Emmanuel Ruben, Lydie Salvayre nous propose de revivre une autre guerre : celle qui divisera l'Espagne en 1936, théâtre d'atrocités aussi bien adverses qu'intestines.

Pour ce faire, l'auteur tresse deux visions de la guerre: celle de Georges Bernanos, fervent catholique et royaliste qui choisit de témoigner contre son propre camp après avoir assisté aux abominations de Palma perpétrées par ceux que l'on appellera plus tard les franquistes, et parallèlement, le regard de Montse, la mère de la narratrice, quinze ans en 1936, qui vit la guerre d'Espagne comme un affranchissement euphorique des moeurs villageoises et du code social avant d'être ramenée à la réalité.
Le roman de Lydie Salvayre à cela d'agréable que ses personnages ne sonnent pas faux: cette justesse est sans doute liée au fait que l'auteur prend le temps de brosser le portrait psychologique de chacun d'entre eux : grâce à la focalisation interne, la narratrice nous dévoile l'intériorité de tous les personnages, la mère c'est évident, et entre autres celle de Josep, tête brulée qui finira martyr ou encore l'ombrageux batard, Diego. Ce choix de focalisation est fondamental dans le sens ou il permet au roman d'inviter le particulier, à savoir le quotidien des civils dans l'universel qui est la guerre d'Espagne. Le conflit, qui est pourtant abordé dans nos livres d'histoire nous est raconté autrement et va à l'encontre de l'optique analytique et scientifique que nous connaissons si bien aux ouvrages historiques et sociologiques.
Par la focalisation interne, le roman devient alors un médium où le vécu du héros prime sur l'Histoire avec un grand H, où l'individu prend le dessus sur la généralisation scientifique. Un peu comme si, pour une fois, nous pouvions raconter l'histoire de Montse, Diego ou Josep, la littérature devenant, avec le cinema, le seul lieu où il serait possible d'occulter un temps Franco pour laisser la place à un monsieur ou à une madame tout-le-monde.
La thématique du courage est omniprésente dans ce roman: le courage d'assumer, incarné par Montse, celui de mourir pour ses idées, et surtout le courage de remettre en question ce que l'on prenait pour aquis, d'être intègre quitte à dénoncer ce que l'on cautionnait après avoir été témoin du mal, et ce à travers la figure de Georges Bernanos qui pose la littérature comme étant un acte de citoyenneté.
Les passages en espagnol ne m'ont personellement pas plus gêné que ça. J'ai même trouvé que le métissage de la langue apportait une espèce d'euphorie communicative des plus bienvenues dans la manière l'histoire. Je regrette l'absence de traductions, de notes quelquonques car je conçois que pour ceux ne connaissant pas la langue, l'abondance de ces passages puisse rebuter
J'aurais aussi aimé que Georges Bernanos soit plus présent dans l'intrigue, le fait de l'introduire par petites citations tronquant à mon sens la fluidité du récit n'avait pour effect que de rendre par moment la construction du roman rébarbative et, je dois l'avouer, quelque peu laborieuse. Il faut s'accrocher ferme pour ne pas lacher Pas pleurer. Bien qu'ayant pris en affection la mère de la narratrice, j'ai manqué de ce petit quelque chose qui fait l'excitation, les grandes envolées romantiques, et les espoirs déchus... Je n'en suis pas sortie particulièrement remuée et on me l'avait tellement vanté que je ne peux vous cacher ma déception.


Le Goncourt de cette édition 2014 partait surement d'une excellente intention. Il a d'abord le mérite de faire découvrir Georges Bernanos, voire de donner envie de le lire. Le mérite aussi de vouloir poser la littérature comme devoir de mémoire. Projet ambitieux, certes, peut-être même un peu trop pour la plume de Lydie Salvayre qui ne parvient pas, à mon sens, à toucher le lecteur, à frapper au ventre et à frapper fort.
Maladroitement exécuté, Pas Pleurer reste à mon sens un roman moyen, qui tout au plus vous apportera une autre vision de la guerre d'Espagne.

N.A

samedi 19 juillet 2014

Au Revoir Là Haut- Pierre Lemaitre



"Médiocre en tout, presque toujours ridicule, Labourdin était le genre d'homme qu'on pouvait placer n'importe où, qui se montrait dévoué, une bête de somme, on pouvait tout lui demander. Sauf d'être intelligent, immense bénéfice."

"Avant guerre, elle les avait démasqués de loin, les petits ambitieux qui la trouvait banale vue de face, mais très jolie vue de dot"

                                        *          *           *
La parution d'Au Revoir Là Haut à un an de la commémoration de la Grande Guerre de 14-18 tient beaucoup du coup de marketing.
Peut-être.
Il n'en demeure pas moins que Pierre Lemaitre, auteur de nombreux polars se tourne vers un genre considéré plus "noble" dans la hiérarchie littéraire, le remanie a sa sauce, et ca marche ! Le lecteur découvre, pour son plus grand bonheur, un roman de l'après guerre qui défie les conventions de la bienséance, et qui prouve bien que l'on peut rire de tout et surtout jaune.

Pour esquisser les grandes lignes de l'histoire,
Albert et Édouard, tous deux engagés au front lors de la guerre de 14-18, voient leurs destins se lier sur le champ de bataille, lorsqu'Édouard sauve Albert in extremis.
Après la démobilisation, ils deviennent les parias d'une société qui refuse de les intégrer et tentent de reconquérir leurs places en montant une arnaque qui secouera toute la France.

Que dire de ce roman?

Tout d'abord qu'il faut s'y accrocher.
Le récit, pourtant vivace ne parvient pas à racheter les quelques longueurs bardant la première et la deuxième partie de l'ouvrage où l'auteur multiplie les vérismes quant aux portraits psychologiques des personnages, ralentissant ainsi considérablement la narration, au déplaisir de certains, à commencer par votre humble serviteur. Bah, cela aura au moins le merite de rendre les personnages épais, tellement epais que le risque d'y devenir hermetique pointe. Mais je m'étale.


Et pourtant j'ai tenu. D'abord parce qu'Au Revoir Là Haut est tres riche d'un point de vue symbolique, et s'inspire de la tradition antique: Complexe de Charon, metaphore du Styx, Cheval psychopompe. Ensuite parce que ses deux protagonistes font écho au tandem "Sancho Panza-Don Quichote"
:

" Le noble chevalier, l’idéaliste, [...] le rêveur qui prend ses hallucinations pour la réalité, le fantasque, le maître et son valet, les pieds sur terre, le valet prosaïque. C’est un couple que nous retrouvons encore dans notre réalité, à la fois alliés et adversaires."
C’est un duo qui résiste aux temps qui changent.

... Et qui inscrit Au Revoir Là Haut dans le sillage du roman picaresque ! : Albert et Edouard, à l'instar du picaro, tentent leur ascension dans une société qui les renie:


Le roman parle très peu de la guerre, du moins frontalement. Il ne s'y consacre que pendant le premier tiers, relatant une seule offensive, pour ensuite revenir sur la lente démobilisation des soldats, aux prises avec un état faisant mine d'être sourd.
Le livre fait donc la satire de la société française d'après guerre et rend compte de la bassesse des grands par le biais d'une ironie mordante. Le narrateur omniscient du roman Au Revoir Là-Haut se prête très bien a ce genre d'exercices (car possédant une connaissance assez large de tous les personnages) ce qui lui permet de jouer sur toute les tonalités en se plongeant dans la psychologie des divers actants, n'hésitant pas à jouer sur les registres de langues, des plus raffinés aux plus grossier, rendant le roman vraisemblable, satirisant les différentes classes sociales en les attaquant frontalement, sur leur propre terrain, avec leurs propres mots, comme c'est le cas pour la bourgeoisie, hypocrite et suffisante, sur fond de vertu.

Le problème de l'honneur et de la vérité sont eux aussi au premier plan du roman, et le dénouement lui, est sans appel vis a vis d'une société française dont les problèmes quant à la marginalisation de l'autre sont toujours d'actualité.
           
Mais le thème le plus saillant du roman,  s'inscrivant par ailleurs comme caractéristique principale du genre picaresque, est la notion d'antihéros, ou la problématique de l'héroïsme au sens large du terme.
Or la société qu'Édouard tente de défier attribue l'héroïsme aux martyrs, tout en vulgarisant cette conception de martyr au possible en l'utilisant a des fins lucratives. Le seul personnage du roman s'accordant le plus aux du héros conventionnel est Merlin, qui veille a rendre justice. Or ce type d'héroïsme n'est pas reconnu dans un monde ou règne le pouvoir et l'argent  et il meurt dans l'oubli à l'instar de tous les survivants de la Guerre de 14-18, sacrifiés sur l'autel de la patrie ingrate.

                                                                                                                                                     NA