jeudi 8 décembre 2016

La vérité c'est que le passé, on n'en parle pas, il faut continuer, reprendre, il faut avancer, ne pas remuer.

Laurent MAUVIGNIER,
Des hommes, 2009, Ed. de Minuit
282 pp.
PANDORA BOX

Tout commence avec un bête cadeau d'anniversaire, une boîte que tend Bernard à sa sœur Solange et qui une fois ouverte, déchaînera les passions de tous les invités. Il faut dire que Bernard, il les répugne à tous, on ne sait trop pourquoi. 

La boîte de Pandore ouverte, il est déjà trop tard.
Chassé de la fête, il laisse éclater sa rancœur contre Chefraoui, le "bougnoule" avant de se rendre au domicile de ce dernier, manquant de commettre l'irréparable.
L'évènement ne manque pas de choquer l'assistance, surtout Rabut le narrateur. Les "bougnoules", il connait. D'ailleurs l'Algérie, il y était avec Bernard, pendant les "évènements". Comme lui, il a vu l'horreur, les incendies, les écorchés vifs, les copains massacrés. Lui aussi s'est sali les mains.
L'ouverture de la boîte participera du retour d'un "tout" refoulé pendant près de cinquante ans.

Le roman est organisé en quatre parties, "Après-midi", "Soir", "Nuit" et "Matin", qui renverraient à la "révolution de soleil" si chère à la tragédie antique. La Nuit serait celle de l'inconscient, des portes qui craquent sous la violence de la guerre, du refoulé qui remonte à la surface quitte à priver le narrateur de sommeil.
Même l'écriture, hachée, semble hésiter à dire l'indicible.
Le motif de la boîte hante le roman. Nous le retrouvons dans la narration, emboîtée elle aussi, puisqu'aux réminiscences de Rabut se superposent celles de Février, lui aussi parti à la guerre. L'emboîtement des diégèses trouve son écho dans les objets gigognes, contenant les souvenirs du narrateur dans lesquels il devra se plonger, pour peut-être aspirer à une forme de rédemption.
Des hommes, c'est surtout l'histoire d'une tragédie qui n'a été reconnue que trop tard par la France. Si Bernard paye ses actes, qu'il en vient à dégouter ses proches, c'est parce qu'il leur renvoie irrémédiablement l'image de leurs propres monstruosités projetées sur sa personne, endossant malgré lui le rôle du bouc émissaire.

Il y a sans doute dans la démarche de Laurent Mauvignier quelques motivations personnelles, la plus profonde étant de comprendre le suicide de son propre père, mobilisé en Algérie lors des "évènements". 
L'auteur fait fi des tabous et brosse le tableau sans concession des réalités de la mobilisation et des horreurs de la guerre, perpétrés ou subies. De ce fait, il soulève les problématiques relatives au retour des soldats à la vie civile, lesquels, en plus d'avoir sacrifié leur jeunesse à Algérie y ont aussi laissé leur humanité, mais il pose surtout la question de la responsabilité, lesdits soldats se retrouvant à posteriori victimes de ce qu'ils ont commis. 

Il y a fort à parier que même les lecteurs chevronnés n'en sortiront pas idemne.
Lire Mauvignier est un devoir de mémoire.

N.A

dimanche 27 novembre 2016

On existe par le mal qu'on fait aux autres. C'est comme ça.

Aurélien GOUGAUD,  Lithium,
2016, Albin Michel, 189 pp.
TABLEAU PARISIEN

Aurélien Gougaud choisit, pour son premier roman, d'aborder les éternelles thématiques de la solitude, de la routine, sur fond de "Paris du désenchantement".

Le roman relate le temps d'une semaine, le parcours d'Elle et d'Il. Enfants de la génération Y, ou perdue, mal grandis et qui peinent à apprivoiser la casquette d'adulte, malheureux au travail, en amitiés et en amour, ils se rencontrent au détour d'une rue, alors que Paris décuve sa fin de semaine.
Tiraillés entre carriérisme, volonté de se reinventer, besoin d'être aimé, peur de s'engager, solitude et excès en tout genre, Il et Elle, enfants du "on verra" se laissent porter par le courant sans jamais réellement lâcher prise. Leur dénouement de leur histoire sera banal, prévisible.
Le livre se lit facilement. Concis, sec, froid.
Le style n'a rien de transcendant: Le cynisme des premières lignes nous avait presque plu avant de conférer lourdeur au roman, force d'être martelé sans cesse sur 192 pages.
Par ailleurs, les personnages ne sont hélas pas assez fouillés à mon sens, au point où l'on ne sait trop pourquoi ils sont aussi malheureux qu'ils prétendent l'être. Autre ombre au tableau, toutes les figures féminines, sans exception aucune, semblent être accros au désastre, présentées comme les martyrs d'un système carnassier, dans la gueule duquel elles se jettent en chantant.

Déception donc, pour ce premier roman qui n'aura su nous toucher.
La faute à des thématiques pas très originales et mieux traitées ailleurs- nous pensons par exemple à Mes illusions donnent sur la cour de Sacha Sperling-.  
L'intrigue est aussi évanescente que les personnages et leurs existences. 
C'est aussi cela que dit Lithium: la solitude des grandes métropoles.

N.A

jeudi 17 novembre 2016

Plus j'étais conscient du mal que je lui faisais par mes paroles, plus l'envie me prenait d'en rajouter.

Chiyo UNO, Ohan, 2014,
Piquier Poche, 122 pp.
Ohan est un roman voyeur au fil duquel Chiyo Uno nous dévoile l'intériorité troublée d'un personnage au bord du gouffre, déchiré entre la tentation de se remettre en ménage avec son épouse légitime et le confort que lui procure la geïsha aux crochets de laquelle il vit.

L'auteur nous amène progressivement au dénouement tragique dont les signes précourreurs jalonnent le roman, le plaçant de ce fait sous le signe du symbolisme le plus lourd, doublé d'une narration omnisciente qui laisse présager l'escalade des évennements et la catastrophe finale.
Sur fond de triangle amoureux, Kanô, homme infidèle, paresseux et surtout terriblement lâche prend la parole, pour tisser un mea culpa ponctué de jérémiades où il n'hésite pas à prendre le lecteur à temoin de sa faiblesse de caractère et de sa lâcheté.
Confession biaisée dès le départ par celui qui se posera en victime éternelle alors qu'il orchestre à son insu les même mécanismes qui voueront ses proches à leurs pertes par souci de préserver ce qu'il a de plus cher : son moi égocentrique.
Le protagoniste pleurnichard est tout bonnement éxécrable. Ses plaintes incessantes minent d'emblée la pitié que le lecteur serait tenté d'éprouver pour lui.
Ohan est d'abord l'histoire d'un homme primaire, d'une lâcheté terriblement ordinaire, qui, lorsqu'il est sommé de choisir, prend la fuite.  D'un homme qui n'assume pas.

La traduction du roman n'a rien d'extraordinaire et n'arrive pas à rendre l'ambiance somnambulique qui jalonne le roman et qui aurait du refléter le manque de lucidité du protagoniste.
Si la lecture ne nous a pas ému outre mesure, il est certain que nous avons été outrés par la couardise et la molesse de Kanô.
Catharcis réussie? Sans doute. Si Ohan est si insupportable, c'est peut-être parce qu'il nous tend le miroir sans complaisance de nos propres lâchetés.

N.A

samedi 15 octobre 2016

Dieu aime le bruit comme chacun le sait, sinon pourquoi les églises et les mosquées se livreraient-elles à une telle surenchère de vacarme?

Ramy ZEIN, Tribulations d'un bâtard
à Beyrouth,
2016, L'Harmattan,
col. Amarante, 174 pp.
Dans son dernier roman, et travers Yad, personnage batârd parce qu'écartelé entre ses convictions libérales et portant irrémédiablement la stigmate de son appartenance communautaire, Ramy Zein dévoile les pathologies d'une société libanaise gangrénée par flirtant avec le fanatisme religieux.

Au fil des chapitre, c'est le Liban moderne et contemporain qui défile sous les yeux du lecteur, où le lien social est lesté d'une forte conflictualité, s'exprimant par une bellicosité à peine masquée lorsqu'elle n'est pas ouverte et décompléxée, la même bellicosité ayant mené le pays à la guerre civile de 1975-1990. Un Liban incappable de faire la paix avec les démons nourris par cette même guerre fratricide, et marqué par une dialectique constante des altérités, où l'"Autre" figure répulsive sinon terrifiante est condamné à être marginalisé lorsqu'il n'est pas carrément désigné comme l'ennemi héréditaire.
Le personnage principal, véritable picaro des temps modernes, est un musulman "irrégulier", marginal quant aux codes de sa religion dont il rejette les pratiques qui lui semblent absurdes et paradoxalement mis au banc par les autres confessions composant le paysage religieux du pays des cèdres.

C'est ce Liban que Rami El Zein choisit de dépeindre, à coup d'anecdotes tristement cocasses -ponctuées de ruptures, de grands prédicateurs ou encore de multiples enlèvements en passant par le sabotage d'une mosquée- sans jamais verser dans le registre pathétique. Mécanisme répétitif, qui pourrait en lasser plus d'un,  mais qui permet à l'auteur de mettre le doigt sur les tares du pays sans avoir l'air d'y toucher.

N.A

dimanche 28 août 2016

Chaque femme en âge d'avoir des enfants doit être mise dans la possibilité d'accomplir son devoir envers la race humaine et le monde vivant...


René BARJAVEL, Ravage, Folio,
2010, 320 pp.
Le traitement de Ravage n'a rien de bien exaltant.
L'histoire est on ne peut plus basique: un monde développé à l'extrême où la nature reprend soudainement ses droits, décimant le faits des hommes à coup d'incendies gigantesques, de famine et de choléra. Le fait que Barjavel ne propose rien d'interessant du point de vue de la narratologie n'arrange rien, au contraire. Les évennements, à cause de la narration linéraire, s'enchainent lentement, beaucoup trop lentement lorsque l'on sait d'avance que la moitié des personnages seront décimés en cours de route. Même les chutes à la fin de chaque chapitre deviennent rapidement lassantes parce que multipliées par l'auteur qui dénature l'effet de surprise qu'elles auraient du suciter. Outre l'incohérence des personnages et l'artificialité des dialogues qui contribue à les rendre encore plus insupportable qu'ils ne l'étaient déjà (le seul moment jouissif du livre est lorsqu'ils s'entretuent dans le cadre d'une hallucination collective), Barjavel verse rapidement dans des clichés grossiers et archaïsants au prossible. Le fait que le livre ait été écrit dans les années quarante ne justifie en aucun cas la mysogynie on ne peut plus primaire de ce roman.

J'ai toujours vu en la science-fiction un genre très masculin où la gente féminine était peu ou mal représentée, où elle avait du mal à se faire une place et ce livre n'a rien pour me faire changer d'avis, bien au contraire.
En lisant Barjavel, j'ai appris que pour réussir, une femme devait se livrer à l'art de la "promotion-canapé". J'ai aussi appris qu'elles avaient toujours tendance à faire les mauvais choix, en attendant que l'homme viril vienne les tirer de leur mauvais pas. Enfin, j'ai appris que pour être utile, une femme doit d'abord assumer pleinement son rôle de génitrice, où plutôt devrais-je dire de génisse, dont la seule vocation est de faire proliférer le troupeau.
Certains sauront passer outre. Pour ma part, je préfère simplement passer tout court.

N.A

Ils étaient aussi avares de paroles l'un que l'autre, ce qui rendit leur cour infinie.

Jack LONDON,
Pour cent dollars de plus, ed. Allia,
2014, 96 pp.
Joe et Geneviève, petites gens, filent un amour bien comme il faut,  ou presque.
Car Joe est boxeur, de métier et de passion. Si la jeune femme réprouve cette activité, qu'elle considère avec une jalousie presque maladive, cela ne l'empêche pas d'assister au dernier combat de la carrière de Joe dont la finalité est d'assurer les cent dollars nécessaires à l'installation du jeune couple.
C'est travestie en homme, de peur que la bonne société ne la reconnaisse qu'elle assistera au combat livré par son amant, à travers un trou dans un cloison donnant sur le ring.
La manière dont Jack London dépeint la misère et les moeurs de l'époque est tout à fait admirable par son réalisme on ne peut plus cinglant. La relation des personnages est on ne peut plus conventionnelle, voire tristement pittoresque. Le corps est un ennemi, une tare qu'il faut à tout pris réprimer au risque de passer pour une "fille" ou pour un individu de mauvaise vie. Cette tension, que seul Joe parvient à exorciser par la boxe et dont Geneviève, puribonde à l'excès et victime de son environnement soci-économique, ne saura se défaire, jalonne le roman.
À travers le combat de Joe, l'auteur semble conter l'histoire des classes, d'une classe à laquelle rien n'est aquis et qui doit se battre afin de réaliser ses aspirations, même les plus simples. London, à travers le combat impitoyable que se livrent Joe et Ponta (seul personnage digne d'empathie à notre sens) brosse le tableau d'une lutte, bec et ongles, pour la survie.
Les illusions n'ont pas leur place. L'auteur de Croc-Blanc nous le fait bien comprendre en les envoyant valser dans les cordes du ring.

N.A


vendredi 29 juillet 2016

The only sea I saw was the seesaw sea with you riding on it. Lie down, lie easy. Let me shipwreck in your thighs.


Dylan THOMAS, Au bois lacté,
 texte français de Jacques B. Brunius
L'avant-scène théâtre,
Col. des quatre-vents, 2013, 100 pp.
Under Milk Wood - Au bois lacté- est le titre enchanteresque de la dernière œuvre de Dylan Thomas, enfant terrible de la poésie galloise du XXème siècle.  Il y est question du bonheur, de l'amour, de la morale et de la mort,

Cette pièce radiophonique- play for voices-, genre hybride entre le théâtre et la poésie, s'ouvre sur le spectacle de la ville endormie de Llareggub, petit port gallois bordé par le bois lacté où les narrateurs (Voix Une et Deux) nous invitent à découvrir les songes des villageois, leurs amours impossibles, fantasmés, des rêves où les morts s'immiscient et où les noyés reviennent à la vie.
Au petit matin, la marée des reminiscences se retire et chacun vaque à ses occupations quotidiennes. Seulement, il n'est pas donné à tous de revenir indemne du royaume des songes. Assaillis à l'ombre du bois lacté par leurs désirs les plus fous- rappellons au passage que la forêt, génératrice d'angoisse et de sérénité, est une représentation de l'inconscient dans l'imaginaire collectif-, les rancœurs surgissent, la sensualité jusque là contenue explose dans des accès de rage où le comique badine avec la "tristesse majestueuse" des personnages.
Il y a bien sur Captain Cat, Marin aveugle hanté par ses noyés, et dont le nom de la seule femme qu'il a aimé demeure à jamais encré sur son ventre, le couple Pugh est dominé par la haine féroce et comiquement sordide qu'ils se vouent et qui contribue paradoxalement à la pérennité de leur mariage, Willy Nilly le facteur et sa femme qui lisent le courrier des autres habitants du village, Polly Garter avec sa marmaille aux pères inconnus, Mae Rose-Cottage, jeune fille en quête de son "Mr Right", réprimant ses ardeurs alors qu'elle rêverait de se peler la peau et de s'abandonner au premier venu ("I'm fast. I'm a bad lot [...] I'll sin till I blow up").
Seul bémol mais pas des moindres, la traduction de Jacques B. Brunius qui sacrifie la musicalité du texte par souci d'en restituer le sens. Le bilan est mitigé. Pour ma part, je n'adhère pas.
Néanmoins aux preux qui souhaiteraient découvrir ce texte d'une incroyable beauté, je recommanderai d'écouter la pièce radiophonique, lue par Dylan Thomas lui même (l'accent gallois peut rebuter mais il n'est pas insurmontable et vous vous en verrez recompensés).

La poésie de Dylan Thomas est celle de l'abondance, de la fertilité, de la mort et de l'éternel recommencement. Sa voix digne des eubages, mêlant le langage populaire au chant de la lyre dans une litanie ésotérique, vous embarque dans un naufrage aigre-doux à l'épicentre de la douleur humaine.

N.A



lundi 25 juillet 2016

J’aurais été en très peu de temps l’homme le plus riche du monde : la découverte de l’or m’a ruiné.

Blaise CENDRARS, L'Or,
Folio, 2006, 182 pp.
LA CHANSON DE SUTTER

L'Or, c'est d'abord l'histoire d'un périple, l'Odyssée hallucinée de Johann August Sutter, l'homme le plus riche de la Californie et qui, "milliardaire, a été ruiné par la découverte des mines d'or sur ses terres" (1).

L'homme a existé. Il n'est autre que le fondateur de la Californie moderne, d'abord baptisée la "Nouvelle Helvetie". Delaissant sa suisse natale et ses créanciers, abandonnant femme et enfants, il met les voiles vers les États-Unis, afin d'y querir fortune. Obtenant une concession du gouvernement mexicain, soucieux de faire florir la région, vide et quelque peu laissée à elle même depuis le départ des Jésuites, Sutter reussit à bâtir un empire, un Eldorado de l'abondance. Jusqu'à la découverte de l'or.
Très vite, la nouvelle se répand, les chercheurs d'or, petites frappes et autres bandits affluent, même la main d'œuvre de Sutter est ennivrée au point de déserter son domaine pour les mines. Sutter est seul. Son rêve de "Nouvelle-Helvetie" est réduit en cendres. S'en suit une longue et vaine bataille juridique pour faire revendiquer ses droits, mais l'homme est déjà vieux et s'est considérablement appauvri. Il mourra sans avoir obtenu gain de cause.


*          *          *

Certains critiques ont reproché à Cendrars ses nombreux impairs historiques. On l'accuse de grossir la vérité, d'avoir forcé le pathos en modulant certains évennements à sa guise, faisant de Sutter un vieillard dément, obnubilé par sa quête de justice, la risée de Washington.
Ce serait trop vite oublier l'intitulé du roman.
"La Vérité Historique c'est la mort.
Une abstraction.
De la Pédagogie.
"(2)
L'auteur ne cherche en aucun cas à brosser le portrait exact du personnage. Il s'agit pour lui de relater "la merveilleuse histoire du général Johann August Sutter", l'histoire tragique d'un aventurier dévoré par son rêve, la destinée d'un héros "née sous la patte velue d'un Dieu qui s'amuse"(3). Cendrars rêve grand, et si l'histoire lui refuse le sublîme de la décadence Sutter, alors au diable la vérité. Il la réinvente, à sa mesure, c'est à dire mythique, comme Cervantes dans la croisade de Don Quichotte ou le moine Turold avec Roland de Roncevaux (lequel n'a pas succombé dans un combat épique sous le poids d'une armée de Sarrasins comme le suggère la Chanson de Roland, mais à une embuscade de bandits basques).
Sa parole est celle de l'abondance et du gigantisme. Il fabule, malmène l'Histoire pour n'en garder que ce qui lui convient. Dans une ivresse verbale qui n'épargne rien, cette écriture flambe, vous ronge jusqu'à la moelle, et vous envoie valser dans les tumultes de la fièvre de l'or au moment où vous vous y attendiez le moins jusqu'à l'apothéose du grand incendie- ceux qui liront le livre verront à quoi je fais allusion-.

Pour relater les splendeurs et les misères du général Sutter, Cendrars a fait un choix entre le mythe et "le mensonge ondoyent et la vérité plate"(4). Le resultat est fascinant, aux frontières des grandes tragédies, de la légende et des chants épiques  .

N.A

(1) CENDRARS Blaise, Le Panama ou les Aventures de mes sept Oncles, Ed. Fata Morgana, 2015
(2) CENDRARS Blaise, John Paul Jones ou l'ambition, Fata Morgana, 1989.
(3) CENDRARS Blaise, L'Or, Ed. Gallimard, Collection Folio, 2006, "Préface", p.8.
(4) CAMILLY Jérôme, Pour saluer Cendrars, Ed.Actes Sud, 1987, p.92.

dimanche 17 juillet 2016

Tu n'oserais pas. Tu as peur.

Julien GREEN, Moïra,
Le Livre de Poche, 1972, 256 pp.
Joseph Day, jeune protestant fraichement débarqué de sa province fait sa rentrée à l'université, avec la secrète ambition de sauver des âmes, de communiquer la terreur de Dieu à ses camarades.
C'est visiblement mal à l'aise qu'il débarque chez Mrs Dare, sa logeuse, qu'il méprise, la jugeant materialiste, mue d'une pulsion flirtant avec le satanisme, fardée comme une "Bethsabée". Dès lors, Day remarque une petite boite négligement posée sur son lit, un porte cigarette appartenant à la fille adoptive de sa logeuse, Moïra.

Ce métonyme de la boîte de Pandore engendrant le mal, défendu et donc fascinant annonce le début de la longue et sourde déchéance de Joseph Day, lequel, tout au long du roman sera en prise avec ses désirs refoulés et son surmoi découlant d'une éducation protestante austère.
Il y a bien évidemment Moïra, qui hante qu'il compare maintes fois à une tentatrice sortie tout droit de l'Apocalypse, mais cette dernière ne semble être qu'une façade masquant un trouble plus profond parce que plus enfoui.

Homosexualité?

La thématique que nous avions déjà abordé dans Le Malfaiteur jalonne l'œuvre de Julien Green. Hypothèse probable, si l'on considère que la colère de Joseph se porte en premier lieu sur Bruce Praileau, qu'il passe à tabac près d'un étang le premier jour de son arrivée à l'université, et que l'on admet que les coups qu'il lui assène ne sont que des caresses hypertrophiées.
Simple idée, idée folle même, si les dernières les dernières et énigmatiques paroles adressés par Joseph à l'attention de Bruce -"tu lui diras simplement que ce n'était pas possible"- ne venait pas la corroborer.
La haine que voue Joseph pour Moïra et pour Praileau vient du fait que ces derniers sont une projection de lui même. Elle est engendrée par la mise en captivité de son Ça dont il a honte, Plus la façade est ordonnée et plus il devient difficile d'intégrer l'ombre en soi. Aussi cette dernière finit-elle par prendre le dessus sur celui que ses camarades se plaisent à appeler "l'ange exterminateur".

La Moïra est "un des noms donnés par les Grecs au destin", rappelle Green dans son avant propos. Elle impose à l'individu une part de bonheur et de malheur, de bien et de mal et la transgresser reviendrait à commettre l'hybris (1) et à s'attirer les foudres divines.
Joseph Day apparaîtrait donc comme comme la matérialisation de la démesure, conférant ainsi à l'œuvre sa dimension tragique, violente et inéluctable.

(1)  Hybris: Dans la Grèce antique, sentiment violent, inspiré par les passions, particulièrement l'orgueil; sanctionné par la némésis, ou jugement des Dieux.

N.A 


vendredi 1 juillet 2016

Nous dansions sur un volcan, mais nul n'en avait cure, les affaires et l'opulence qui en découlait étaient les seules choses que l'on acceptait de regarder en face

Charif MAJDALANI,
Villa des femmes,
Seuil, 2015, 288 pp.
Nous sommes au Liban, dans les années soixante.
Skandar Hayek, grand patron, riche négociant ayant fait sa fortune dans le textile, gouverne en patriarche à la fois respectable et terrifiant la villa de Ain Chir, essentiellement peuplée de femmes: Mado, la soeur, Marie, l'épouse, Karine, la fille.
Le roman relate la grandeur des Hayek, leur splendeur, leurs si brèves années de gloire. Gloire éphémère puisque la mort du patriarche vient ébranler l'ordre dont il était le garant.
Mort qui coincide par ailleurs avec les premiers remous de la guerre civile de 75, le chaos étant comme exporté du microcosme qu'est la maison au pays tout entier.
Face à un aîné flambeur, dilappidant les richesses de la famille, et à un cadet absent, les femmes de la villa sont acculées à faire table rase de leur dissidents afin de sauver le navire, en garantissant un équilibre, même précaire.
À prendre les rennes pour faire tourner la machine tant bien que mal.

Il n'en est rien.

Pourtant, c'était plutôt bien parti. Le livre, comme tous les romans de Majdalani est bâti sur la diaïrétique de la construction et de la déconstruction. Il est question de grandeur déchue, d'un empire qui s'effondre, avec toute la dimension épique que cela suppose. Les catastrophes s'enchaînent, les trêves, de courtes durées, annoncent souvent le chaos. Le roman abonde en références littéraires: Il y est aussi bien question de L'Or et de la Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars1 , que d'Horace de Corneille puisque nous retrouvons des bribes de Camille chez le personnage de Marie, laquelle rêve à son amant perdu. Par ailleurs, l'écriture de Charif Majdalani n'est pas sans rappeler celle de Joseph Kessel, surtout lorsqu'il s'agit de raconter l'Odyssée de Hareth, le fils aventurier, qui parcours le monde en quête d'autres horizons.
Roman riche, donc. Bien écrit, fluide, qui se dévore.

Difficile d'y voir une ombre au tableau. Pourtant, en cherchant la petite bête, il y en a bien une. Les femmes.
Fantôches, bidons, celle qui auraient dû se tailler la part du lion manquent terriblement de corps. Celles qui auraient dû empoigner le taureau par les cornes font décidement pâle figure. Si elles tentent de restaurer la grandeur des Hayeks et de la maintenir, entre autres en traitant (où pas) avec les miliciens, c'est souvent pour alimenter la guerre intestine qu'elles se livrent mutuellement.
Métonyme de la guerre civile? Peut-être.
Toujours est-il, que les femmes, pourtant mises en avant par le titre du roman ne seront pas les chevalier du salut. Inconsistantes lorsqu'elle ne sont pas vicieuses, elle ne font que préparer le terrain à Hareth,  dont le retour, apothéose du roman, est porteur de résolution, au terme d'un combat mené contre les forces du "mâle".
La femme reste le "sexe faible", les belles paroles de l'auteur n'y font rien. Elles sonnent presque faux. On nous avait promis des lionnes, au final nous nous retrouvons avec des mégères.

N.A


1. Charif MAJDALANI, Villa des femmes, Seuil, 2015, p. 178.

mardi 28 juin 2016

Vous ne me dégoûterez pas de la guerre. On dit qu'elle anéantit les faibles, mais la paix en fait autant.


Bertolt BRECHT,
Mère Courage et ses enfants
 Ed. de L'Arche. 120 pp.
 
Mère Courage et ses enfants met en scène une cantinière, accompagnée de ses deux fils Eilif, Schweizerkas et de sa fille muette Catherine.
De champ de bataille en champ de bataille, de Pologne en Bavière, toujours prête à réaliser une bonne affaire, Mère Courage s’est installée dans la guerre et fait du commerce pour être une bonne mère, mais elle ne peut être une bonne mère en faisant du commerce. Le spectateur assiste donc à l'aveuglement du personnages, dont les contradictions sont rendues évidentes par la pièce sauf à lui.(1)

L'aliénation est évidemment l’un des grands thèmes de la pièce puisque l'esthétique de Brecht se fonde sur le discours marxiste.
Mère courage est la figure même de la femme aliénée. Dans le langage marxiste,  l’aliénation désigne le fait d’accepter voir de revendiquer un état,  une situation, un fait, la position qu’occupe un chef sans se rendre compte que cette même cause va en réalité contre notre intérêt. Pour faire bref, il s'agit de servir des causes qui nous portent préjudice. Dans la philosophie marxiste, l’aliénation est d’abord celle des classes.
  La guerre ne sert que les intérêts des grands. Or, Mère Courage pense que la guerre sert ses intérêts. Cependant et bien que la guerre lui permette de s’enrichir, elle lui dévore ses enfants. Autrement dit, la guerre, pense-t-elle la nourrit mais, en réalité, c’est elle qui nourrit la guerre. Les personnages de la pièce de Brecht sont à la limite de la prise de conscience. C'est d'autant plus terrible puisqu'ils sentent que la guerre est quelque chose d’épouvantable mais ne sortent pas du cycle. Les fils pensent que la guerre est naturelle, elle fait donc partie de la condition humaine. Si elle est condamnable, il n'en demeure pas moins pour eux fatale.
Pourtant la guerre n'est pas naturelle. C'est un phénomène historique. Or, mère et fils ne se rendent pas comptent qu'en acceptant la guerre, ils l'alimentent.
 

Le thème de l'aliénation est par ailleurs hypertrophié, puisque l'héroïsme devient la marque de l'aveuglement des personnages
Pour Brecht l’héroïsme est une complète aliénation à la guerre puisque le héros, en cherchant l'exploit, est celui qui alimente la guerre par excellence.
Individualiste par nature il est celui qui agit au mépris de l'intérêt commun et ce afin d'exalter sa grandeur et son égo, tout en alimentant la guerre. 
Le héros à la prétention de transcender l’Histoire. Cependant, loin d’être un personnage exceptionnel, il sert en réalité les intérêts de la classe au pouvoir. (2)

Cette exaltation stupide est incarnée par le personnage d'Eilif qui pour être remarqué de son capitaine massacre des paysans, saccage leur village et les dépouille de tous leurs bien, sans se rendre compte qu'il tue en réalité des personne appartenant à sa propre classe. D’ailleurs Eilif finira par mourir pour avoir accompli des actes précédemment exaltés pendant le jour de la trêve. Héros victime, pris dans un engrennage auquel il ne comprend rien à rien, il nourrit en réalité ce qui finira par le tuer.


Quant à Catherine, la fille de Mère Courage, incarne aussi la figure du héros dont le traitement reste cependant à nuancer. Elle demeure muette tout au long de la pièce. Incapable de parler, elle est pire qu'aliénée puisqu'elle est victime et dans l'impossibilité de réagir.
Lorsque des pillards s'apprêtent à massacrer les habitants de la ville, elle sort de son mutisme en batant du tambour, alors que les hommes se mettent à prier dieu. Le texte se construit en canon pour savoir qui de Dieu ou du tambour réveillera la ville. Dans son geste Catherine semble répondre au silence voire à l'absence de Dieu et à l’inadaptation de la prière et de la foi face à une situation imminemment catastrophique. Elle cesse enfin d'être aliénée en prenant conscience que la guerre n'est pas un fait de nature que par conséquent, Dieu n'y peut rien. En rejetant la fatalité incarnée par les paysans agenouillés, elle devient un "être historique."
Catherine meurt en héroïne, mais en se sacrifiant pour les autres, incarnant ainsi une figure christique. Incapable de se concevoir en héros parce qu'enfant, elle n'accomplit pas son acte dans une attitude esthétique. Pourtant sa mort ne clôture pas la pièce. Cette scène paroxystique ne résout rien puisque celle qui finit par prendre conscience de son aliénation meurt.(3)



La mise en scène et la distanciation jouent un rôle crucial dans la compréhension de la pièce.

Le théâtre de Brechtien n’est pas aristotélicien. Il rejette l’une des règles fondamentales du théâtre occidental puisqu'il s'oppose à la théorie de la catharcis et à l'identification qu'elle suppose.
L'auteur qualifie l'identification d'"envoûtement" qui plonge le spectateur dans un état second. Or cette envoûtement est aux antipodes de la représentation que se fait le dramaturge du théâtre: Un lieu politique, de vie civique où l'homme ne doit pas s'oublier mais au contraire, s'éveiller à son être social et historique.

La guerre n’est pas un phénomène naturel.
C’est un phénomène historique.
La mort des personnages n'est pas le fait d'une condition humaine fatale. Mère Courage est d'abord l'histoire d'une femme qui a tué ses enfants, faute d'alimenter la guerre, l'histoire d'une femme qui, même à la fin de la pièce, n'aura toujours rien appris.


N.A


(1) BEROLT BRECHT, Mère Courage et ses enfants, 1955, Ed. L'Arche, 2014, p.120.
(2) Ibid, pp. 21-27 
(3) Ibid, pp.111-115 


vendredi 6 mai 2016

Et voyez-vous, Harold, le plus important dans la vie c'est de ne pas craindre de se montrer humain.

Colin Higgins, Harold et Maude,
Folio, 160 pp.
L'enfer est pavé de bonnes intentions, et cette phrase d'André Gide convient très bien au roman de Colin Higgins dont nous allons vous parler aujourd'hui.
Ce "classique"- aussi bien adapté au théâtre par Jean Claude Carrière qu'au cinéma par Hal Ashby (1)- qui se voulait pourtant être un pied de nez aux conventions sociales, et nous ne doutons pas qu'il le fusse dans les années 70, n'aura pas su nous toucher.
Les coupables?
La structure du roman figure au banc des accusés.
Et pour cause, Harold et Maude est une novélisation, un scénario à l'origine que l'auteur a remodulé en roman. Il en résulte un recit décousu où les évennements sont entrecoupés de nombreuses ellipses narratives, que nous supposons inspirés du cut cinématographique. Ces coupes qui jalonnent le roman hachent considérablement la lecture, la rendant de ce fait laborieuse. Sur 160 pages, il fallait le faire.
Ce n'est pas tout.
Outre la forme, le roman nous insupportait déjà par ses thèmes et le traitement de ses protagonistes.
Le roman relate la rencontre incongrue entre les personnages éponymes, un jeune homme, subissant le carcan bourgeois et ses conventions, fasciné par la mort et une vieille dame quasi octogénaire, anticonformiste et faisant fi des codes de la société.
Le crédo de cette dernière -prendre le monde comme il vient en prônant un rapport direct avec la nature, l'impulsivité- est aux antipodes du milieu d'où vient Harold Chasen, environnement rigide fondé sur les bonne moeurs, le mariage ou encore le service militaire.
Le fond du roman est tout ce qu'il y a de plus louable. Seulement voilà, les personnages semblent tous se partager un demi neurone qui a le hoquet. Le trop plein de bons sentiments, le fait que l'auteur les fasse prêcher la bonne nouvelle tous les deux paragraphes rend la lecture insupportable, artificielle et ce qui se voulait spontané sonne fatalement faux.
Je n'avais qu'une hâte, terminer ce livre au plus vite pour pouvoir en commencer un autre.

N.A 

vendredi 29 avril 2016

Chaque jour consumé dans le travail déposait quelques petites poussières de cendre sur son souvenir ; il rougeoyait encore, comme des braises sous le gril, mais finalement, la couche grise ne cessait de s'épaissir.

Stefan ZWEIG,
Le voyage dans le passé,
 Livre de poche, 2010, 177 pp.
Le voyage dans le passé relate les retrouvailles entre un homme et une femme qui se sont aimés et qui croient s'aimer encore.
Engagé par le conseiller G. et occupant la position de secrétaire, il prend ses quartiers dans la demeure de son riche protecteur, pénétrant dans l'intimité du riche industriel. Il tombe amoureux de la femme de ce dernier, un amour platonique.
Brûlant d'aller quérir fortune au Mexique, Louis fait à l'objet de sa passion la promesse du retour prochain, elle, lui jurant de se livrer à lui toute entière.
Mais la guerre éclate.
À la distance physique vient se superposer une distance temporelle, l'attente. Les années passent: l'ennemi de l'amour, c'est le temps; à supposer qu'il s'agisse bel et bien d'amour et non d'amour propre. Louis est un arriviste, un jeune lion, cherchant à prendre sa revanche sur la vie et sur ce milieu modeste dont il est originaire et qui lui colle fatalement à la peau.
Le fait qu'il s'eprenne de la femme de son bienfaiteur, riche bourgeoise, ne surprend personne, la courte durée du faux dilemme auquel il est confronté non plus. Et que dire de sa "volonté fanatique" de posséder celle qui neuf ans plus tôt s'était refusée à lui, la même qui le poussa vers le Mexique.
Louis n'aime personne mis à part lui même. Il n'est pas sans nous rappeller Julien Sorel(1) qui semble épris de madame de Renal mais dont les réelles motivations sont purement arrivistes.
Son entêtement, sa brusquerie gauche, et enfin les pressions qu'il exerce sur celle qu'il eut aimé, femme à présent vieillie et fanée, pour la contraindre à se livrer à lui ne semblent être que les manifestations de ses appétits et de sa volonté d'être reconnu, dans laquelle nous pourrions voir, sans trop nous avancer un complexe de Prométhée(2) , ou la volonté de Louis de dépasser ce père de substitution socialement supérieur qu'incarne le conseiller G.
N.A
(1)  STENDHAL, Le Rouge et le Noir,
(2) BACHELARD Gaston, La Psychanalyse du Feu, Gallimard, 1949, "Folio Essais" , p.28- 29
Dans la psychanalyse du feu, Gaston Bachelard définit le complexe de Prométhée comme « toutes les tendances qui nous poussent à savoir autant que nos pères, plus que nos pères, autant que nos maîtres, plus que nos maîtres ».

dimanche 24 avril 2016

Et combien je brûlais de m'abandonner, de m'abandonner toute, je ne le sentis que lorsque je fus seule avec moi même.

Stefan Zweig,
Vingt-quatre heures de la vie d'une femme,
Le Livre de Poche, 127 pp.
Alors que le narrateur séjourne dans une pension "comme il faut" sur la Côte d'Azur, Mme Henriette, femme "respectable" s'enfuit brutalement avec un inconnu rencontré la veille, laissant derrière elle mari et enfants. S'en suit une conversation houleuse entre les pensionnaires autour de la sacro-sainte moralité et des amours légères et folâtres. Le narrateur prenant parti pour madame Henriette, le débat manque de tourner au vinaigre et ce jusqu'à l'arrivée d'une certaine Mrs C., vieille dame anglaise flegmatique et distinguée qui se rallie à la cause de la femme. Par la suite, elle livrera au narrateur un lourd secret: à l'instar de Mme Henriette, Mrs C. s'est laissée envouter en l'espace de vingt-quatre heures heures, par un illustre inconnu, il y a de cela vingt-quatre ans.

La structure du récit en elle même permet d'anoncer les grandes lignes dirrectrices du roman. À l'instar du Malfaiteur de Julien Green, les histoires sont emboitées, celle de la disparition de Mme Henriette brièvement relatée par le narrateur encadrant celle de Mrs C. narré par cette dernière, la mise en abyme renvoyant d'une part au secret longtemps tû par la vieille anglaise, et instaurant une relation d'analogie entre les deux femmes. 
La scène de la première rencontre passée la stupeur initiale annonce les thèmes de la fascination et de la passion que Stefan Zweig explore dans les Vingt-quatre heures de la vie d'une femme et dont il brosse un tableau implacable.
"Eh bien, je les ai regardées toute la soirée- oui, regardées avec une surprise toujours renouvelée, ces mains extraordinaires, vraiment uniques-, mais ce qui d'abord me surprit d'une manière si terrifiante, c'était leur fièvre, leur expression follement passionnée, cette façon convulsive de s'étreindre, de lutter entre elles. Ici, je le compris tout de suite, c'était un homme débordant de force qui concentrait toute sa passion dans les extrémités de ses doigts , pour qu'elle ne fît pas exploser son être tout entier."
Cette passion autour de laquelle orbite le roman est duplice. Elle renvoie d'une part à la rage du jeu, irresistible et fatalement persistante du jeune polonais et les transports irraisonnées de Mrs C. envers ce dernier, la métamorphosant en  créature instinctive et amorale. Si la thématique de l'aliénation est dominante dans le récit, l'écriture de Zweig n'épargne cependant pas la société "bien pensante" bourgeoise, ses bienséances, ses cancans et la férocité des femmes entre elles.
 
L'auteur, comme pour ses autres nouvelles, nous livre ici une analyse psychologique de ses personages rondement menée, cinglante et profondément pessimiste, qui aurait peut être gagnée à être nuancée. Il manque aux protagonistes de Vingt-quatre heures de la vie d'une femme, à l'instar de ceux du [Le] voyage dans le passé cette étincelle qui fait les héros et les antihéros, et qui, par son absence nous confronte à des cas cliniques factices parce que trop étudiés.

N.A

dimanche 28 février 2016

"Et soudain tout disparaît.... c'est très cruel."

Enrique FERNANDEZ, L'île sans sourire,
Éditions Drugstore,
2009, 56 p.
Mr Dean a perdu fils et femme.
Géologue taciturne, il accoste à Yulkukany, l'île aux baleines, une terre isolée par les flots battus par les embruns.  Là-bas, il rencontre Eli, une petite fille qui déborde d'énergie et qui respire la joie de vivre. Deux prismes, et deux visions du monde complètement opposées.

Enrique Fernandez joue avec les codes du merveilleux et du fantastique pour tisser les fils de son intrigue: une petite fille orpheline, un prince loup transformé en chat, une sorcière vivant dans les bois. Tant d'éléments qui auraient aussi bien pû figurer dans un conte de Grimm ou de Perrault. La bande-dessinée relate une initiation, celle de Mr Dean qui, mis a mort symboliquement, renaît ensuite, ayant retrouvé son âme d'enfant.
Pour ce faire, il suffit d'adhérer au pacte, de ne pas prendre la "soupe du soir" pour comprendre les raisons pour lesquels le sourire quitte les habitants de Yulkukany, pourquoi les adultes ont "perdu depuis longtemps la capacité de ressentir" les effets du bonheur... ou pas.
Difficile en effet d'entrer dans cet univers onirique. À l'instar de Mr Dean, j'ai été profondément exaspérée par la petite Eli, son monde fantasque peuplé de chimères, la faute à la faiblesse des dialogues.
Par ailleurs, l'histoire sans être foncièrement mauvaise souffre de l'absence de cette petite touche épique qui aurait pû emporter le lecteur; le résultat est niais bien qu'il tende à regler des crises à l'instar du deuil ou de la perte des êtres chers. Dernier point à aborder  mais pas des moindres : le graphisme. Malgré la très belle couverture et le symbolisme des couleurs, le dessin me gène, le rendu du traitement informatique de l'image n'est pas assez lisse.

Si le dénouement heureux m'a agacée, il respecte cependant la morphologie du conte selon Buno Bettelheim, qui, binaire, orbite autour du mécanisme de la crise et du mécanisme de la réparation, une promesse de salut.
Reste à savoir si le lecteur abordera ce livre avec la perspective de Mr Dean où avec celle d'Eli; s'il reussira à concilier l'onirisme de l'enfance et le regard désabusé de l'adulte et de sa pesanteur.


"De toutes façons, le prince Yémi monte la garde, il a fait le serment de me protéger éternellement-
La métamorphose du prince Yémi. p.9
Vous mentez à vos enfants. Il faut leur dire la vérité, qu'il y a des risques et des dangers. Vous faites la fête et vous dansez jusqu'à l'aube, vous inventez des histoires fantastiques en guise d'explications, et vos maisons sont peintes de couleurs vives pour créer autour d'eux un monde merveilleux.
Et soudain, tout ca disparaît... c'est très cruel.
p.23
N.A

mardi 12 janvier 2016

J’ai été pris d’une énergie extraordinaire qui a explosé dans une étoile de tristesse, parce que j’ai su que je n’arriverais jamais à écrire comme cela

Mathias ÉNARD,
L'alcool et la Nostalgie,
Ed. Babel,2012, 96 pp.
À LA CROISÉE DES ROUTES

Il y a aux origines de L'alcool et la Nostalgie la volonté de France Culture et de Culture France d'inviter des écrivains français à parcourir la Russie à bord du Transsibérien et de leur demander d'écrire une fiction radiophonique dans le cadre de ce voyage. Énard, heureux élu, nous offre un voyage en train, aux cotés de Mathias -le personnage- lui aussi écrivain, lequel accompagne la dépouille de son ami Vladimir dans son dernier voyage, un retour au pays natal en somme.

Dans cette Russie de la mort des idéaux où l'alcool se mêle à la drogue, l'agonie du paysage renvoie à la mort interieure d'un personnage désillusionné, faute d'avoir trop cru.
C'est un voyage au bout de la violence que nous offre l'écrivain. Un voyage que nous avions déja fait aux cotés de Blaise Cendrars qui nous avait déjà fait monter à bord de ce train près d'un siècle plus tôt, au point où nous serions tentés de voir dans L'alcool et la Nostalgie un sequel de la Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France.
Dans une langue aussi bien haletante que dévastatrice, Mathias Énard, à l'instar de son modèle, nous livre aussi bien un voyage au coeur de la Russie qu'à l'épicentre de la douleur de l'homme. Comme pour Blaise, le protagoniste laisse tout derrière pour ce jeter dans la gueule béante du train, dragon de la modernité et du temps qui passe, lequel recrachera sa proie après l'avoir transfigurée. Et comme pour son prédécesseur, esperant se reincarner en une figure glorieuse, il finit immanquablement par connaître la chute, victime du réseau chemin de fer et de la vitesse, impitoyables envers ses sentiments et ses illusions de jeune homme. Son personnage, torturé, rompu par la vie, est hanté par un sentiment d'insécurité, impuissant à trouver sa voie et dont l'évolution, aussi bien artistique qu'interieure se trouve fatalement entravée:
"vingt ans quand j'ai lu ce livre, [...] Vlad, vingt ans et j'ai été pris par une énergie extraordinaire, d'une énergie fulgurante qui a explosé dans une étoile de tristesse, parce que j'ai su que je n'arriverai jamais à écrire comme cela, je n'étais pas assez fou, ou pas assez îvre, ou pas assez drogué, alors j'ai cherché tout cela, dans la folie, dans l'alcool, dans les stupéfiants, plus tard dans la russie qui est une drogue et un alcool, j'ai cherché la violence qui manquait à mes mots".

Si Mathias Énard a choisi de rendre cette hommage à Blaise Cendrars, c'est peut-être parce qu'adolescent, il rêvait de parcourir le monde à l'instar de son modèle. L'alcool et la nostalgie est un hommage très reussi rendu à la littérature de voyage, et qui, dans une langue prosaïque, emporte dans une Russie au gout de cendres dont les si brèves années de gloire n'existent plus que dans les réminiscences d'un veil enfant mal grandi.

N.A