Les ondines et les nixes sont les équivalents germaniques des nymphes et des naïades grecques. Pour le théoricien de l'imaginaire Gaston Bachelard, l'Ondine est à l'Eau ce que la Salamandre est au Feu, le Gnome à la Terre, la Sylphide à l'Air. Un fantôme, un saint patron de l'imaginaire aquatique.
Nous avions repris plus haut les propos de Gaston Bachelard, en donnant à voir l'Ondine comme la sainte patronne des eaux.
L'eau est un symbole ultra féminin qui renoue selon Bachelard avec la matrice originelle. Bertrand nous propose ici la quintessence de la rêverie primaire aquatique, qui renvoie à l'onirisme, et plus encore, à une sorte de
paradis perdu. Il y a donc tentation de retrouver ce paradis perdu en plongeant dans les profondeurs du lac, la surface de l'eau, comme un miroir, permettant de passer de l'autre coté. S'immerger dans l'eau reviendrait alors à étreindre son ciel perdu.
Mais cette traversée à l'enjeu alléchant n'est pas sans risque: Le principal danger? se perdre dans les limbes du régime nocturne des suites de la plongée, de sombrer dans la folie, le lunaire.
Rappellons par ailleurs que toute traversée est une allégorie à la mort. Les exemples sont nombreux: la mort d'Ophélie, Charon et sa barque, les eaux du Styx. Il n'y a pas de traversée heureuse.
Toute tentation suppose la présence d'un Méphistophélès.
Nous pourrions alors voir dans l'Ondine de Bertrand une sorte de démon tentateur.
Il y a bien évidemment l'objet du pacte: celui du mirage digestif: le
retour illusoire au paradis perdu. Le triangle, objet de sythèse ne
renverait-il pas à l'utérus de la mère une fois renversé?
Mais plus
encore, la stratégie de la tentatrice ayant pour but de faire basculer
son interlocuteur: entre séduction et insistance, murmures et danse
suave, Ondine, personnage ambivalent, entre ange et démon, use de ses
charmes pour entrainer le narrateur de l'autre coté du miroir.
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Comme c'est dommage ! Comme je l'aurai aimé!- Ondine, Jean Giraudoux
John William Waterhouse, The Naïad |
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"Chercher dans le monde ce qui « n'est pas usé, quotidien, éculé »,
trouver au bord d'un lac une fille appelée Ondine, deviner qu'elle est
la gaieté, la tendresse, le sacrifice... et la saluer profondément, puis
repartir en épouser une autre nommée Bertha, ne serait-ce pas idiot? "
Jean Giraudoux, Ondine, 1938
En s'inspirant du conte de Friedreich de La Motte-Fouqué du même nom, Jean Giraudoux reprend la figure d'Ondine pour l'adapter aux planches. Les grandes lignes sont les mêmes pour les deux ouvrages: Ondine, génie des eaux, tombe éperdument amoureuse d'un
chevalier errant. Mais les divinités des eaux voient d'un mauvais oeil
l'union de deux êtres appartenant à deux régimes différents, et lui prédisent le malheur. Ondine,
forte de son amour pour le chevalier, défie les siens et commet
l'irréparable:
Si Hans la trompe, il mourra, conformément au pacte des ondines.
Pour sa pièce, Jean Giraudoux s'affranchit du code courtois et chrétien, tous deux chers à son prédécesseur De La Motte-Fouqué au profit d'un traitement exceptionnel du personnage éponyme, qu'il épaissit pour accoucher d'une des plus belles odes à l'amour de la littérature française...
...Ondine jouit du statut de héros que lui confère sa double
ascendance: un père biologique, incarné par le vieux pêcheur qui la recueille et l'élève enfant. Ce père, tout ce qu'il y a de plus mortel, profondément enraciné dans le réel, cherche, par tous les moyens du monde, à ramener Ondine à la terre.
Nous sommes trop faibles avec elle, Eugénie. Une fille de quinze ans ne
doit pas courir les forêts, à pareille heure. Je vais parler
sérieusement. Elle ne veut repriser son linge qu'au faîte des rochers,
réciter ses prières que la tête sous l'eau...
Il s'oppose de ce fait au père mythique de l'héroïne, roi des ondins, maître de la rêverie des eaux et dont l'objet est d'élever sa progéniture.
Jusque là, tout va pour le mieux pour notre personnage éponyme qui parvient à faire fi de sa dualité...
Et puis, une troisième figure masculine fait irruption dans son quotidien, une figure qu'elle se choisit comme père spirituel, reniant de ce fait son père mythique: le chevalier Hans.
Mais Hans n'est qu'un demi chevalier: casanier, vaniteux et beau parleur, il n'a pas les épaules, pas la carrure pour surmonter les obstacles. Le père spirituel est ici perverti. Au lieu d'élever Ondine, c'est lui qui orchestrera inconsciement leur perte. Car Hans enlève Ondine à ces eaux vives qui lui sont chères. À défaut du lui montrer la voie du transcendant, il la ramène à la brutalité de la terre, au clos du château, à tout ce que l'on pourrait se figurer de plus materiel.
Inconsciement, et par souci de conformisme, il enferme l'héroïne dans une sorte de
dictature du On, où le conformisme est roi, et le nivellement maître, avant de se détourner d'elle pour consommer ses noces avec Bertha, probablement parce que c'était plus simple.
Car même si elle renie sa nature d'ondine, la protagoniste n'en demeure pas moins un monstre, cet hybris que l'on montre du doigt.
Ondine aime, et pour plaire à Hans, elle tente de sacrifier sa part de
monstruosité, aspirant ainsi aux régime des mortels, poussant la mimésis à l'extrême, jouant avec les limites du ridicule.
Oui. J'ai peur que vous ne m'abandonniez... Il m'a dit que vous
m'abandonneriez. Mais il m'a aussi dit que vous n'êtes pas beau...
Puisqu'il s'est trompé pour ceci, il peut se tromper pour cela.
Mais la jeune fille
n'est préparée ni à la cruauté des hommes, ni à leur instabilité.
Car l'
Ondine de Jean Giraudoux incarne parfaitement la dialectique sexuée de l'enlisement face à l'inconstance de l'Homme, sous couvert de deux régimes hétérogènes, le tellurique et l'aquatique.
La pièce décrit parfaitement les
mécanismes de la passion et offre une vision assez pessimiste de l'amour
et des rapports humains que l'auteur nous dépeint du point de vue du personnage principal, complètement désinhibée du fait de sa
condition hybride.
La naïveté d'Ondine est désarmante, elle nous berce pour ensuite nous
prendre a la gorge sans prévenir, car l'héroïne "grandit" dans la
souffrance, faisant preuve, à la fin de la pièce d'une terrible lucidité
dont Giraudoux se sert pour faire le procès de l'amour, pari perdu d'avance, quête d'une
perfection illusoire.
Plus on souffre, plus on est heureux. Je suis heureuse. Je suis la plus heureuse.
C'est en se tenant assez longtemps à la surface irisée que nous comprendrons le prix de la profondeur. (Cf. Gaston Bachelard,
L'eau et les rêves) L'eau, à l'instar de la pièce, déborde des digues, pour ensuite nous submerger et nous entrainer
dans sa cavité. Une véritable descente dans les profondeurs du ventre. On ne peut être que touchée par Ondine, souffrir
avec elle, pour elle, et surtout pour Nous.
En lisant Ondine, j'ai eu l'impression de tomber le masque pour enfin asseoir le monstre en moi et accepter d'être
regardée en tant que tel.
N.A