vendredi 6 mai 2016

Et voyez-vous, Harold, le plus important dans la vie c'est de ne pas craindre de se montrer humain.

Colin Higgins, Harold et Maude,
Folio, 160 pp.
L'enfer est pavé de bonnes intentions, et cette phrase d'André Gide convient très bien au roman de Colin Higgins dont nous allons vous parler aujourd'hui.
Ce "classique"- aussi bien adapté au théâtre par Jean Claude Carrière qu'au cinéma par Hal Ashby (1)- qui se voulait pourtant être un pied de nez aux conventions sociales, et nous ne doutons pas qu'il le fusse dans les années 70, n'aura pas su nous toucher.
Les coupables?
La structure du roman figure au banc des accusés.
Et pour cause, Harold et Maude est une novélisation, un scénario à l'origine que l'auteur a remodulé en roman. Il en résulte un recit décousu où les évennements sont entrecoupés de nombreuses ellipses narratives, que nous supposons inspirés du cut cinématographique. Ces coupes qui jalonnent le roman hachent considérablement la lecture, la rendant de ce fait laborieuse. Sur 160 pages, il fallait le faire.
Ce n'est pas tout.
Outre la forme, le roman nous insupportait déjà par ses thèmes et le traitement de ses protagonistes.
Le roman relate la rencontre incongrue entre les personnages éponymes, un jeune homme, subissant le carcan bourgeois et ses conventions, fasciné par la mort et une vieille dame quasi octogénaire, anticonformiste et faisant fi des codes de la société.
Le crédo de cette dernière -prendre le monde comme il vient en prônant un rapport direct avec la nature, l'impulsivité- est aux antipodes du milieu d'où vient Harold Chasen, environnement rigide fondé sur les bonne moeurs, le mariage ou encore le service militaire.
Le fond du roman est tout ce qu'il y a de plus louable. Seulement voilà, les personnages semblent tous se partager un demi neurone qui a le hoquet. Le trop plein de bons sentiments, le fait que l'auteur les fasse prêcher la bonne nouvelle tous les deux paragraphes rend la lecture insupportable, artificielle et ce qui se voulait spontané sonne fatalement faux.
Je n'avais qu'une hâte, terminer ce livre au plus vite pour pouvoir en commencer un autre.

N.A 

vendredi 29 avril 2016

Chaque jour consumé dans le travail déposait quelques petites poussières de cendre sur son souvenir ; il rougeoyait encore, comme des braises sous le gril, mais finalement, la couche grise ne cessait de s'épaissir.

Stefan ZWEIG,
Le voyage dans le passé,
 Livre de poche, 2010, 177 pp.
Le voyage dans le passé relate les retrouvailles entre un homme et une femme qui se sont aimés et qui croient s'aimer encore.
Engagé par le conseiller G. et occupant la position de secrétaire, il prend ses quartiers dans la demeure de son riche protecteur, pénétrant dans l'intimité du riche industriel. Il tombe amoureux de la femme de ce dernier, un amour platonique.
Brûlant d'aller quérir fortune au Mexique, Louis fait à l'objet de sa passion la promesse du retour prochain, elle, lui jurant de se livrer à lui toute entière.
Mais la guerre éclate.
À la distance physique vient se superposer une distance temporelle, l'attente. Les années passent: l'ennemi de l'amour, c'est le temps; à supposer qu'il s'agisse bel et bien d'amour et non d'amour propre. Louis est un arriviste, un jeune lion, cherchant à prendre sa revanche sur la vie et sur ce milieu modeste dont il est originaire et qui lui colle fatalement à la peau.
Le fait qu'il s'eprenne de la femme de son bienfaiteur, riche bourgeoise, ne surprend personne, la courte durée du faux dilemme auquel il est confronté non plus. Et que dire de sa "volonté fanatique" de posséder celle qui neuf ans plus tôt s'était refusée à lui, la même qui le poussa vers le Mexique.
Louis n'aime personne mis à part lui même. Il n'est pas sans nous rappeller Julien Sorel(1) qui semble épris de madame de Renal mais dont les réelles motivations sont purement arrivistes.
Son entêtement, sa brusquerie gauche, et enfin les pressions qu'il exerce sur celle qu'il eut aimé, femme à présent vieillie et fanée, pour la contraindre à se livrer à lui ne semblent être que les manifestations de ses appétits et de sa volonté d'être reconnu, dans laquelle nous pourrions voir, sans trop nous avancer un complexe de Prométhée(2) , ou la volonté de Louis de dépasser ce père de substitution socialement supérieur qu'incarne le conseiller G.
N.A
(1)  STENDHAL, Le Rouge et le Noir,
(2) BACHELARD Gaston, La Psychanalyse du Feu, Gallimard, 1949, "Folio Essais" , p.28- 29
Dans la psychanalyse du feu, Gaston Bachelard définit le complexe de Prométhée comme « toutes les tendances qui nous poussent à savoir autant que nos pères, plus que nos pères, autant que nos maîtres, plus que nos maîtres ».

dimanche 24 avril 2016

Et combien je brûlais de m'abandonner, de m'abandonner toute, je ne le sentis que lorsque je fus seule avec moi même.

Stefan Zweig,
Vingt-quatre heures de la vie d'une femme,
Le Livre de Poche, 127 pp.
Alors que le narrateur séjourne dans une pension "comme il faut" sur la Côte d'Azur, Mme Henriette, femme "respectable" s'enfuit brutalement avec un inconnu rencontré la veille, laissant derrière elle mari et enfants. S'en suit une conversation houleuse entre les pensionnaires autour de la sacro-sainte moralité et des amours légères et folâtres. Le narrateur prenant parti pour madame Henriette, le débat manque de tourner au vinaigre et ce jusqu'à l'arrivée d'une certaine Mrs C., vieille dame anglaise flegmatique et distinguée qui se rallie à la cause de la femme. Par la suite, elle livrera au narrateur un lourd secret: à l'instar de Mme Henriette, Mrs C. s'est laissée envouter en l'espace de vingt-quatre heures heures, par un illustre inconnu, il y a de cela vingt-quatre ans.

La structure du récit en elle même permet d'anoncer les grandes lignes dirrectrices du roman. À l'instar du Malfaiteur de Julien Green, les histoires sont emboitées, celle de la disparition de Mme Henriette brièvement relatée par le narrateur encadrant celle de Mrs C. narré par cette dernière, la mise en abyme renvoyant d'une part au secret longtemps tû par la vieille anglaise, et instaurant une relation d'analogie entre les deux femmes. 
La scène de la première rencontre passée la stupeur initiale annonce les thèmes de la fascination et de la passion que Stefan Zweig explore dans les Vingt-quatre heures de la vie d'une femme et dont il brosse un tableau implacable.
"Eh bien, je les ai regardées toute la soirée- oui, regardées avec une surprise toujours renouvelée, ces mains extraordinaires, vraiment uniques-, mais ce qui d'abord me surprit d'une manière si terrifiante, c'était leur fièvre, leur expression follement passionnée, cette façon convulsive de s'étreindre, de lutter entre elles. Ici, je le compris tout de suite, c'était un homme débordant de force qui concentrait toute sa passion dans les extrémités de ses doigts , pour qu'elle ne fît pas exploser son être tout entier."
Cette passion autour de laquelle orbite le roman est duplice. Elle renvoie d'une part à la rage du jeu, irresistible et fatalement persistante du jeune polonais et les transports irraisonnées de Mrs C. envers ce dernier, la métamorphosant en  créature instinctive et amorale. Si la thématique de l'aliénation est dominante dans le récit, l'écriture de Zweig n'épargne cependant pas la société "bien pensante" bourgeoise, ses bienséances, ses cancans et la férocité des femmes entre elles.
 
L'auteur, comme pour ses autres nouvelles, nous livre ici une analyse psychologique de ses personages rondement menée, cinglante et profondément pessimiste, qui aurait peut être gagnée à être nuancée. Il manque aux protagonistes de Vingt-quatre heures de la vie d'une femme, à l'instar de ceux du [Le] voyage dans le passé cette étincelle qui fait les héros et les antihéros, et qui, par son absence nous confronte à des cas cliniques factices parce que trop étudiés.

N.A

dimanche 28 février 2016

"Et soudain tout disparaît.... c'est très cruel."

Enrique FERNANDEZ, L'île sans sourire,
Éditions Drugstore,
2009, 56 p.
Mr Dean a perdu fils et femme.
Géologue taciturne, il accoste à Yulkukany, l'île aux baleines, une terre isolée par les flots battus par les embruns.  Là-bas, il rencontre Eli, une petite fille qui déborde d'énergie et qui respire la joie de vivre. Deux prismes, et deux visions du monde complètement opposées.

Enrique Fernandez joue avec les codes du merveilleux et du fantastique pour tisser les fils de son intrigue: une petite fille orpheline, un prince loup transformé en chat, une sorcière vivant dans les bois. Tant d'éléments qui auraient aussi bien pû figurer dans un conte de Grimm ou de Perrault. La bande-dessinée relate une initiation, celle de Mr Dean qui, mis a mort symboliquement, renaît ensuite, ayant retrouvé son âme d'enfant.
Pour ce faire, il suffit d'adhérer au pacte, de ne pas prendre la "soupe du soir" pour comprendre les raisons pour lesquels le sourire quitte les habitants de Yulkukany, pourquoi les adultes ont "perdu depuis longtemps la capacité de ressentir" les effets du bonheur... ou pas.
Difficile en effet d'entrer dans cet univers onirique. À l'instar de Mr Dean, j'ai été profondément exaspérée par la petite Eli, son monde fantasque peuplé de chimères, la faute à la faiblesse des dialogues.
Par ailleurs, l'histoire sans être foncièrement mauvaise souffre de l'absence de cette petite touche épique qui aurait pû emporter le lecteur; le résultat est niais bien qu'il tende à regler des crises à l'instar du deuil ou de la perte des êtres chers. Dernier point à aborder  mais pas des moindres : le graphisme. Malgré la très belle couverture et le symbolisme des couleurs, le dessin me gène, le rendu du traitement informatique de l'image n'est pas assez lisse.

Si le dénouement heureux m'a agacée, il respecte cependant la morphologie du conte selon Buno Bettelheim, qui, binaire, orbite autour du mécanisme de la crise et du mécanisme de la réparation, une promesse de salut.
Reste à savoir si le lecteur abordera ce livre avec la perspective de Mr Dean où avec celle d'Eli; s'il reussira à concilier l'onirisme de l'enfance et le regard désabusé de l'adulte et de sa pesanteur.


"De toutes façons, le prince Yémi monte la garde, il a fait le serment de me protéger éternellement-
La métamorphose du prince Yémi. p.9
Vous mentez à vos enfants. Il faut leur dire la vérité, qu'il y a des risques et des dangers. Vous faites la fête et vous dansez jusqu'à l'aube, vous inventez des histoires fantastiques en guise d'explications, et vos maisons sont peintes de couleurs vives pour créer autour d'eux un monde merveilleux.
Et soudain, tout ca disparaît... c'est très cruel.
p.23
N.A

mardi 12 janvier 2016

J’ai été pris d’une énergie extraordinaire qui a explosé dans une étoile de tristesse, parce que j’ai su que je n’arriverais jamais à écrire comme cela

Mathias ÉNARD,
L'alcool et la Nostalgie,
Ed. Babel,2012, 96 pp.
À LA CROISÉE DES ROUTES

Il y a aux origines de L'alcool et la Nostalgie la volonté de France Culture et de Culture France d'inviter des écrivains français à parcourir la Russie à bord du Transsibérien et de leur demander d'écrire une fiction radiophonique dans le cadre de ce voyage. Énard, heureux élu, nous offre un voyage en train, aux cotés de Mathias -le personnage- lui aussi écrivain, lequel accompagne la dépouille de son ami Vladimir dans son dernier voyage, un retour au pays natal en somme.

Dans cette Russie de la mort des idéaux où l'alcool se mêle à la drogue, l'agonie du paysage renvoie à la mort interieure d'un personnage désillusionné, faute d'avoir trop cru.
C'est un voyage au bout de la violence que nous offre l'écrivain. Un voyage que nous avions déja fait aux cotés de Blaise Cendrars qui nous avait déjà fait monter à bord de ce train près d'un siècle plus tôt, au point où nous serions tentés de voir dans L'alcool et la Nostalgie un sequel de la Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France.
Dans une langue aussi bien haletante que dévastatrice, Mathias Énard, à l'instar de son modèle, nous livre aussi bien un voyage au coeur de la Russie qu'à l'épicentre de la douleur de l'homme. Comme pour Blaise, le protagoniste laisse tout derrière pour ce jeter dans la gueule béante du train, dragon de la modernité et du temps qui passe, lequel recrachera sa proie après l'avoir transfigurée. Et comme pour son prédécesseur, esperant se reincarner en une figure glorieuse, il finit immanquablement par connaître la chute, victime du réseau chemin de fer et de la vitesse, impitoyables envers ses sentiments et ses illusions de jeune homme. Son personnage, torturé, rompu par la vie, est hanté par un sentiment d'insécurité, impuissant à trouver sa voie et dont l'évolution, aussi bien artistique qu'interieure se trouve fatalement entravée:
"vingt ans quand j'ai lu ce livre, [...] Vlad, vingt ans et j'ai été pris par une énergie extraordinaire, d'une énergie fulgurante qui a explosé dans une étoile de tristesse, parce que j'ai su que je n'arriverai jamais à écrire comme cela, je n'étais pas assez fou, ou pas assez îvre, ou pas assez drogué, alors j'ai cherché tout cela, dans la folie, dans l'alcool, dans les stupéfiants, plus tard dans la russie qui est une drogue et un alcool, j'ai cherché la violence qui manquait à mes mots".

Si Mathias Énard a choisi de rendre cette hommage à Blaise Cendrars, c'est peut-être parce qu'adolescent, il rêvait de parcourir le monde à l'instar de son modèle. L'alcool et la nostalgie est un hommage très reussi rendu à la littérature de voyage, et qui, dans une langue prosaïque, emporte dans une Russie au gout de cendres dont les si brèves années de gloire n'existent plus que dans les réminiscences d'un veil enfant mal grandi.

N.A

samedi 2 mai 2015

Petit diptyque littéraire à l'usage des amateurs d'ondines


Les ondines et les nixes sont les équivalents germaniques des nymphes et des naïades grecques. Pour le théoricien de l'imaginaire Gaston Bachelard, l'Ondine est à l'Eau ce que la Salamandre est au Feu, le Gnome à la Terre, la Sylphide à l'Air. Un fantôme, un saint patron de l'imaginaire aquatique.

Plus largement, les ondines sont des génies des eaux, sortes de sirènes sans nageoires, qui peuplent les lacs, les rivières. La légende attribue l'alimentation des fontaines aux larmes des ondines, leurs assèchements à leurs colères. Ancrées dans notre imaginaire littéraire, nous nous les figurons d'une grande beauté, écailles et nageoires ayant épargné leur peaux contrairement aux sirènes, leurs cousines, coiffées d'une chevelure enivrante qui renverait aux trésors que renferment leurs palais. Elles transcendent les âges et les cultures, surgissent aux prémices du romantisme allemand, s'invitent dans la Loreleï d'Apollinaire, et vont même jusqu'à s'immicer dans notre théâtre moderne.
Tantôt bienveillantes, souvent maléfiques, égarant les hommes dans les marais pour ensuite les noyer, le traitement de l'ondine diffère selon les auteurs

Voici un petit diptyque littéraire, non exhaustif et sans prétention sur mes Ondines favorites.

John William Waterhouse, Hylas and the Nymphs
... Il y a même eu beaucoup de gens qui se sont
noyés dans un mirroir...

Ramon Gomez De La Serna, 
Gustave l'incongru

- " Ecoute ! - Ecoute ! - C'est moi, c'est Ondine qui frôle de ces gouttes d'eau les losanges sonores de ta fenêtre illuminée par les mornes rayons de la lune ; et voici, en robe de moire, la dame châtelaine quicontemple à son balcon la belle nuit étoilée et le beau lac endormi.

" Chaque flot est un ondin qui nage dans le courant, chaque courant est un sentier qui serpente vers mon palais, et mon palais est bâti fluide, au fond du lac, dans le triangle du feu, de la terre et de l'air.

*

Sa chanson murmurée, elle me supplia de recevoir son anneau à mon doigt pour être l'époux d'une Ondine, et de visiter avec elle son palais pour être le roi des lacs.

Et comme je lui répondais que j'aimais une mortelle, boudeuse et dépitée, elle pleura quelques larmes, poussa un éclat de rire, et s'évanouit en giboulées qui ruisselèrent blanches le long de mes vitraux bleus.

Aloysius Bertrand, Gaspard de la nuit, 1842


Nous avions repris plus haut les propos de Gaston Bachelard, en donnant à voir l'Ondine comme la sainte patronne des eaux.
L'eau est un symbole ultra féminin qui renoue selon Bachelard avec la matrice originelle. Bertrand nous propose ici la quintessence de la rêverie primaire aquatique, qui renvoie à l'onirisme, et plus encore, à une sorte de paradis perdu. Il y a donc tentation de retrouver ce paradis perdu en plongeant dans les profondeurs du lac, la surface de l'eau, comme un miroir, permettant de passer de l'autre coté. S'immerger dans l'eau reviendrait alors à étreindre son ciel perdu.
Mais cette traversée à l'enjeu alléchant n'est pas sans risque: Le principal danger? se perdre dans les limbes du régime nocturne des suites de la plongée, de sombrer dans la folie, le lunaire.
Rappellons par ailleurs que toute traversée est une allégorie à la mort. Les exemples sont nombreux: la mort d'Ophélie, Charon et sa barque, les eaux du Styx. Il n'y a pas de traversée heureuse.
Toute tentation suppose la présence d'un Méphistophélès.
Nous pourrions alors voir dans l'Ondine de Bertrand une sorte de démon tentateur.
Il y a bien évidemment l'objet du pacte: celui du mirage digestif: le retour illusoire au paradis perdu. Le triangle, objet de sythèse ne renverait-il pas à l'utérus de la mère une fois renversé?
Mais plus encore, la stratégie de la tentatrice ayant pour but de faire basculer son interlocuteur: entre séduction et insistance, murmures et danse suave, Ondine, personnage ambivalent, entre ange et démon,  use de ses charmes pour entrainer le narrateur de l'autre coté du miroir.


Comme c'est dommage ! Comme je l'aurai aimé!- Ondine, Jean Giraudoux
John William Waterhouse, The Naïad





"Chercher dans le monde ce qui « n'est pas usé, quotidien, éculé », trouver au bord d'un lac une fille appelée Ondine, deviner qu'elle est la gaieté, la tendresse, le sacrifice... et la saluer profondément, puis repartir en épouser une autre nommée Bertha, ne serait-ce pas idiot? "

Jean Giraudoux, Ondine, 1938

En s'inspirant du conte de Friedreich de La Motte-Fouqué du même nom, Jean Giraudoux reprend la figure d'Ondine pour l'adapter aux planches. Les grandes lignes sont les mêmes pour les deux ouvrages: Ondine, génie des eaux, tombe éperdument amoureuse d'un chevalier errant. Mais les divinités des eaux voient d'un mauvais oeil l'union de deux êtres appartenant à deux régimes différents, et lui prédisent le malheur. Ondine, forte de son amour pour le chevalier, défie les siens et commet l'irréparable:
Si Hans la trompe, il mourra, conformément au pacte des ondines.


Pour sa pièce, Jean Giraudoux s'affranchit du code courtois et chrétien, tous deux chers à son prédécesseur De La Motte-Fouqué au profit d'un traitement exceptionnel du personnage éponyme, qu'il épaissit pour accoucher d'une des plus belles odes à l'amour de la littérature française...
...Ondine jouit du statut de héros que lui confère sa double ascendance:  un père biologique, incarné par le vieux pêcheur qui la recueille et l'élève enfant. Ce père, tout ce qu'il y a de plus mortel, profondément enraciné dans le réel, cherche, par tous les moyens du monde, à ramener Ondine à la terre.

 Nous sommes trop faibles avec elle, Eugénie. Une fille de quinze ans ne doit pas courir les forêts, à pareille heure. Je vais parler sérieusement. Elle ne veut repriser son linge qu'au faîte des rochers, réciter ses prières que la tête sous l'eau... 

Il s'oppose de ce fait au père mythique de l'héroïne, roi des ondins, maître de la rêverie des eaux et dont l'objet est d'élever sa progéniture.
Jusque là, tout va pour le mieux pour notre personnage éponyme qui parvient à faire fi de sa dualité...
Et puis, une troisième figure masculine fait irruption dans son quotidien, une figure qu'elle se choisit comme père spirituel, reniant de ce fait son père mythique: le chevalier Hans.
Mais Hans n'est qu'un demi chevalier: casanier, vaniteux et beau parleur, il n'a pas les épaules, pas la carrure pour surmonter les obstacles. Le père spirituel est ici perverti. Au lieu d'élever Ondine, c'est lui qui orchestrera inconsciement leur perte. Car Hans enlève Ondine à ces eaux vives qui lui sont chères. À défaut du lui montrer la voie du transcendant, il la ramène à la brutalité de la terre, au clos du château, à tout ce que l'on pourrait se figurer de plus materiel.
Inconsciement, et par souci de conformisme, il enferme l'héroïne dans une sorte de dictature du On, où le conformisme est roi, et le nivellement maître, avant de se détourner d'elle pour consommer ses noces avec Bertha, probablement parce que c'était plus simple.
Car même si elle renie sa nature d'ondine, la protagoniste n'en demeure pas moins un monstre, cet hybris que l'on montre du doigt.
Ondine aime, et pour plaire à Hans, elle tente de sacrifier sa part de monstruosité, aspirant ainsi aux régime des mortels, poussant la mimésis à l'extrême, jouant avec les limites du ridicule.

Oui. J'ai peur que vous ne m'abandonniez... Il m'a dit que vous m'abandonneriez. Mais il m'a aussi dit que vous n'êtes pas beau... Puisqu'il s'est trompé pour ceci, il peut se tromper pour cela.

Mais la jeune fille n'est préparée ni à la cruauté des hommes, ni à leur instabilité.
Car l'Ondine de Jean Giraudoux incarne parfaitement la dialectique sexuée de l'enlisement face à l'inconstance de l'Homme, sous couvert de deux régimes hétérogènes, le tellurique et l'aquatique.
La pièce décrit parfaitement les mécanismes de la passion et offre une vision assez pessimiste de l'amour et des rapports humains que l'auteur nous dépeint du point de vue du personnage principal, complètement désinhibée du fait de sa condition hybride.
La naïveté d'Ondine est désarmante,  elle nous berce pour ensuite nous prendre a la gorge sans prévenir, car l'héroïne "grandit" dans la souffrance, faisant preuve, à la fin de la pièce d'une terrible lucidité dont Giraudoux se sert pour faire le procès de l'amour, pari perdu d'avance, quête d'une perfection illusoire.  

Plus on souffre, plus on est heureux. Je suis heureuse. Je suis la plus heureuse.

C'est en se tenant assez longtemps à la surface irisée que nous comprendrons le prix de la profondeur. (Cf. Gaston Bachelard, L'eau et les rêves) L'eau, à l'instar de la pièce, déborde des digues, pour ensuite nous submerger et nous entrainer dans sa cavité. Une véritable descente dans les profondeurs du ventre.  On ne peut être que touchée par Ondine, souffrir avec elle, pour elle, et surtout pour Nous.
En lisant Ondine, j'ai eu l'impression de tomber le masque pour enfin asseoir le monstre en moi et accepter d'être regardée en tant que tel.

N.A

mardi 21 avril 2015

Top ten tuesday: mes dix citations préférées

 Je confirme.
Le sel de l'eau de mer brûle
tout sur son passage.
Il pénètre et tétanise les tissus
et les organes de toutes parts,
cerveau y compris.
Moi je confirme aussi, on s'y fait. 

-Enki Bilal, Animal'z

Aime moi Noire.
Blanche tout le monde m'aimerait.

-Joseph Kessel, Les temps sauvages

Je peuple ma solitude d'autres solitudes et, dans la froide multiplication de mes relations, rien ne fait en sorte que cela change.

-Giulion Minghini, Fake


Dévore-moi. Déforme-moi à ton image afin qu’aucun autre, après toi, ne comprenne plus du tout le pourquoi de tant de désir.

-Marguerite Duras, Hiroshima mon Amour


LE ROI DES ONDINS: Il t'a donné le malheur...

ONDINE: Sûrement. Mais là encore nous sommes chez les humains. Que je sois malheureuse ne prouve pas que je ne sois pas heureuse. Tu n'y comprends rien: choisir dans cette terre couverte de beautés le seul point où l'on doive rencontrer la trahison, l'équivoque et le mensonge, et s'y ruer de toutes ses forces, c'est justement là le bonheur pour les hommes. On est remarqué si on ne le fait pas.
 Plus on souffre, plus on est heureux.
Je suis heureuse, je suis la plus heureuse.

-Jean Giraudoux, Ondine


"- Dites-moi, Raspoutine, vous qui le connaissez bien, a-t-il jamais été amoureux cet homme-là ?
- Si, il y a très longtemps, peut-être… d’une belle jeune fille atteinte de misonéisme. Il ne se passa rien. Dialogue décourageant, ils parlaient peu, se regardaient beaucoup…Et ne se touchaient jamais…comme s’ils avaient une peur morbide, obsessionnelle de se contaminer…Puis la belle jeune fille, surpassant ses phobies, en épousa un autre et l’histoire fit un bond en avant."

-Hugo Pratt, Corto Maltese 


[…] Quand tu penses que je serai à toi, est-ce que tu sens au milieu de toi comme un grand trou qui se creuse, comme quelque chose qui meurt ?

-Jean Anouilh, Antigone 

[…] Je n’ai plus qu’une seule mémoire, celle de ton nom.
 
-Marguerite Duras, Hiroshima mon Amour


"Au delà du silence,
Il y a le bonheur d'être ensemble.
Rien n'est plus beau que d'être ensemble."

 -Wajdi Mouawad, Incendies


"Je vais vous dire le secret, Général. Nous sommes tous restés des petits garçons. Il n'y a que les petites filles qui grandissent. "

- Jean Anouilh, La valse des torréadors


Le Top Ten Tuesday est un rendez-vous hebdomadaire dans lequel on liste notre top 10 selon le thème littéraire défini. Ce rendez-vous a initialement été créé par The Broke and the Bookish et repris en français sur le blog de Iani.

dimanche 19 avril 2015

"À la foire, Barbara a perdu ses lunettes, tata Julie m'a perdu, moi, et tonton Joseph a perdu son pari: il avait parié avec papa qu'il n'y aurait aucun problème avec moi."

Eva Janikovski et László Réber,
Je n'en rate jamais une !
La Joie de Lire, 2013, 40 p.
Pour continuer dans la lancée du journal intime, cette semaine de découvrir un nouvel album hongrois, qui obéit à ce même traitement.
Il s'agit de Je n'en rate jamais une !  d'Éva Janikovszky, illustré par Lazlo Réber et publié chez La joie de lire.

Le héros de cette histoire collectionne les marrons et les boîtes d'alumettes. Il ne grandit que le jour de son anniveraire parce que c'est ce jour là que son papa le mesure, il est le premier à commencer la nouvelle année car il est le seul à souffler dans le mirliton à sept heures tappantes, pendant que ses parents dorment encore. Il s'étonne que la maîtresse veuille être sa deuxième maman, et sait aussi que quand son père lui dit "Par ici mon garçon j'ai deux mots à te dire", c'est que "ca va barder", sinon il lui parle dans lui dire qu'il a deux mots à lui dire.

Pas facile alors, de grandir pour le jeune héros, qui, dans une volonté de bien faire, accumule les bêtises. L'album est organisé en plusieurs épisodes, racontés successivement par le petit garçon, un peu comme on raconterait des souvenirs: il n'y a pas de réelle suite entre les épisodes, mais on suppose que les évennements s'étendent sur une année, de la première rentrée du héros aux grandes vacances.
Et en un an beaucoup de choses peuvent arriver: il y a bien évidement l'inauguration de l'année scolaire, les visites de la maîtresse à la maison, la grande soeur casse-pieds, sans oublier l'épisode hilarant où le jeune héros perd son chien Salami et qu'il en rachète deux autres avec son argent de poche parce qu'un chien "c'est un peu comme les lunettes, mieux valait avoir une paire de rechange à la maison." 
Pas grand chose à redire sur cet album, si ce n'est que les illustrations ne sont pas extraordinaires, même si cette simplicité colle très bien avec l'esprit du livre et assure son rôle de transition.
Les histoires de Janikovszky ont généralement trait au quotidien de l'enfant et qui permettent aux jeunes lecteurs de s'identifier au héros. Le traitement de l'histoire fait beaucoup penser à celui des aventures du Petit Nicolas. Le style est candide, et donne lieu à des énormités qui en dérideront plus d'un, et paralèllement, il y a beaucoup de pertinence dans les paroles de l'enfant surtout lorsqu'il s'agit de pointer les failles des parents. Voyez plutôt ce qui suit:

J'étais encore en train de pleurer quand Barbara a fini par me trouver. Elle était chargée de veiller sur moi, et l'émission de variétés venait sans doute de se terminer.

Barbara on a fait le tour du parc en sifflant mais ce n'est pas Salami qui est arrivé, mais papa, qui nous cherchait partout parce qu'il était chargé de veiller sur nous.

La prochaine fois que je voudrai jouer les grands, je veillerai sur moi, c'est plus simple.


Drôle et attendrissant, jouant avec les limites du politiquement incorrect, Je n'en rate pas une ! est un album universel qui malgré la densité de son texte se dévorera très vite et saura, j'en suis sûre, faire sourire les lecteurs les plus récalcitrants.

N.A

*        *        *


Cet album à été lu dans le cadre du challenge Avril en Albums
initié par Bookwormette

lundi 13 avril 2015

"J'ai été élevé par des clowns, des bouffons, des comédiens et un homme-canon, et c'étaient les plus tristes créatures que j'aie jamais vues."

Rawi Hage, Carnival City
Editions Denoël, 2014, 343 p.
Dans Carnival City, Rawi Hage nous fait sillonner une grande ville nord américaine aux cotés de Fly, un taxi de nuit singulier, toujours à l'affut de nouveaux passagers, d'histoires. En résultent bien des rencontres, bonnes où mauvaises qu'importe, puisqu'elle sont toutes bonnes à raconter.

Fly est né dans un cirque. Enfant, il lit les fables de La Fontaine aux singes, se promène devant les cages aux fauves, grandit dans la roulotte de la femme à barbe.
Fly est une mouche. Probablement à cause de son enfance de nomade. Les mouches [...], se meuvent sans discontinuer. Demeurer sur place est, pour elles, impensable. Le mouvement leur est vital. Ainsi, notre personnage principal sillonne les rues bourdonantes de la grande ville à la recherche de nouveaux passager qui défilent sur sa banquette: prostituées, ivrognes, gros bonnets, baron de la drogue ou fils à papa.
À ses heures perdues, il passe son temps à se masturber sur le tapis de son père en s'inventant des scénarios pour le moins épiques dans son appartement-bibliothèque qui regorge de trésors.
Dans un registre qui invite l'hallucinatoire dans la réalité, la poésie dans les bas-fonds de la ville, Fly nous raconte l'histoire de ses courses nocturnes lors de la saison du carnaval, celle des passagers qu'il rencontre, et se fait défenseur de l'orphelin, du clochard et de la putain à l'occasion. Le tout dans une esthétique copulative, doublée d'une langue riche, entre grandes envolées et humour noir, aussi foisonnante que la faune qu'il cotoye au fil des chapitres.

À l'image du carnaval, et de cette humanité en mal d'amour qu'elle cherche à rendre, l'écriture de Carnival City part un peu dans tous les sens. En découle une construction romanesque assez morcelée et sans véritable continuité, à l'exception de certains personnages qui refont surface au fur et à mesure que les pages défilent. Il y a là un souci de réalisme, une volonté de rendre les rencontres d'un chauffeur de taxi, leur brièveté et leur ponctualité, mais cet éclatement de la structure pourrait en dérouter plus d'un, en particulier lorsque l'auteur prive le lecteur des outils lui permettant de tisser des liens avec ses personnages (j'ai moi même décroché plusieurs fois avant de pouvoir le terminer).
On parvient finalement à s'attacher à Fly, mais il s'agit encore une fois d'un couteau à double tranchant: soit on aime, soit on déteste. Je fais partie des premiers, j'a toujours eu un point faible pour les anti-héros. Fly n'est pas un enfant de choeur, la noirceur du roman en témoigne, et pourtant il a quelque chose de sacrificiel, presque... divin.

Malgré sa noirceur, il y a une véritable ode à l'altérité dans le dernier roman de Hage. Le lecteur est ancré dans le réel. Il ouvre les yeux sur les problèmes sociaux d'une époque où s'insécurité est reine, et il y a dans ce livre quelque chose de la dystopie. Entre drogue, caïds d'un soir, jeunes demoiselles en détresse, racisme, abus en tout genre et j'en passe, le bilan peut sembler bien pessimiste. Mais plus que cela, Carnival City est une invitation à voir au delà de la masse pour mieux s'interesser à l'individualité de chacun dans toute sa différence, ses moments de faiblesse, de désespoir, pour parfois entrevoir le sacré dans tout ce qu'il a de plus primaire.

N.A

Ce livre à été lu dans le cadre du Challenge Projet 52.

vendredi 3 avril 2015

« Je m’appelle Poucet, Petit Poucet. Mais le plus souvent, père et belle-maman (qui n’est pas belle pour un sou mais moche comme un pou) ainsi que mes six frères m’appellent autrement. Pas une journée sans que l’un d’eux n’ait une nouvelle idée. »

Philippe Lechermeier et Rebecca Dautremer,
Journal secret du Petit Poucet, Gautier-Languereau, 2009
Mise à part sa petite taille, Poucet est un petit garçon comme les autres.

Enfin, presque. 

Depuis la grande pénurie, il n'y a plus rien à manger dans son village : lui et sa fraterie n'ont pour toute nourriture qu'un grand bol d'air frais pour petit déjeuner et pour diner, de la soupe au choux, au clous, aux cailloux, et parfois, à rien du tout. Même que son professeur, tenaillé par la faim, a essayé de manger son frère Boris, et que depuis, l'école est fermée.
Heureusement, Poucet à des copains, plein de copains avec qui faire les quatre-cent-coups.
Bien entendu cela pourrait être pire.
Et le pire arrive, le jour où belle maman (qui n'est pas belle du tout mais moche comme un pou) décide d'abandonner Poucet et ses frères dans la fôret.



            Philippe Lechermeier,  choisit de nous raconter l'histoire à travers les yeux du principal interressé, le point de vue de Poucet lui-même, en la présentant sous la forme d'un journal intime.
Ce choix accouche d'un récit très dynamique, composé de chapitres courts (une page pour chaque jour), où la narration se fait extrêmement vivante.
Pour raconter ce conte de fée que nous connaissons tous, l'auteur choisit la voix du petit Poucet, une voix enfantine où transparait quelque fois l'ironie lorsque le jeune héros considère le monde des adultes, la guerre, les relations humaines.
Le lecteur ne peut que plonger dans l'univers de l'enfant et découvre sa bourgade, ses six frères, et ses copains étrangements familiers: Yvain et Gauvain de la caserne, Tristan et Yseult.
Il rit des jeux de mots du petit Poucet, sourit aux référence littéraires qui parsèment le récit, des reflections du protagoniste, de la liste de ses plus grand bonheur et des plus grands malheurs. Le tout mélé au talent de Rebecca Dautremer (qu'on ne présente plus) et qui met ce conte en image à coup de magnifiques illustrations, toutes dessinées à la main avec des mediums tout ce qu'il y a de plus classique (dessin, peinture, collages; si, si, je vous jure), dans un style foisonnant de détails qui allie parfaitement mélancolie et humour.

            Après un Cyrano truculent, et une Alice merveilleusement illustrée, Rebecca Dautremer et ses amis conteurs s'attaquent une fois de plus à une figure mythique de la littérature. Résultat? Un album à dévorer avec les yeux, tant au niveau du texte qu'au niveau des illustrations, d'un comique qui surprend, bref une réécriture très moderne et étoffée du Petit Poucet qui ne jure pas avec le conte original. Tout en y ajoutant de la douceur, beaucoup de douceur.
Un must plein de surprise pour les enfants et les grands enfants. Et qui sait?
Peut-être comprendrez-vous aussi ce qui est réellement arrivé aux miettes de pain semées par Poucet.

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Cet album à été lu dans le cadre du challenge Avril en Albums
initié par Bookwormette